John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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    Au Great Lost Bear bruissant de musique, de conversations et de rires, Dave Evans avait les yeux rivés sur les deux dés posés sur la table. Comme Floriana, la femme de ménage, il avait immédiatement remarqué la singularité de leur facture et ne pouvait qu’imaginer leur ancienneté. Ils avaient l’air d’être en os – d’animal peut-être, ou peut-être pas. Mais quelle que soit leur provenance, il était évident qu’il valait mieux ne pas les toucher.
    - Je ne suis pas joueur, a répondu Dave.
    L’inconnu a tapoté la table sur un rythme qu’il était seul à entendre. Il a cligné des yeux, mollement, ses paupières descendant avec lenteur puis remontant encore plus péniblement, comme si les tarses à l’intérieur étaient de plomb. Il a posé un regard humide sur Dave, puis il a insisté :
    - Ce n’est pas un pari que je propose, juste un jeu. Vous gagnez, vous avez droit à une question. Je gagne, c’est moi qui vous en pose une.
    Dave a remarqué comme une résonance dans sa voix, une sorte de distorsion qui donnait l’impression que deux personnes émettaient des sons en même temps, chacune avec un timbre légèrement différent.
    - Qu’avez-vous à perdre, a demandé l’inconnu, à part un peu de votre temps ?
    Dave Evans avait travaillé dans la restauration pratiquement toute sa vie. Il avait appris à vite repérer la méchanceté, ce qui épargnait bien des ennuis. Il savait que certains individus masquaient leur iniquité tandis que d’autres, qui ne se connaissaient pas eux-mêmes, ignoraient jusqu’à son existence. Et puis il y avait ceux qui choisissaient de la crier sur tous les toits, qui ne pouvaient pas plus cacher leur cruauté que la couleur de leur peau ou le rythme de leur respiration. Un examen de la moelle au plus profond de leurs os aurait révélé une dépravation des plus évidentes. Avec ces hommes – car c’était rarement des femmes –, il valait mieux couper court. Mais s’il fallait vraiment leur faire face, alors l’important était de ne pas montrer la moindre faiblesse. Car si la confrontation s’avérait inévitable, seul le courage les ferait hésiter.
    - Pardonnez-moi, a insisté Dave, mais il n’y a rien que vous puissiez m’apprendre, me semble-t-il.
    De sa main droite, l’inconnu a ramassé les dés, les a secoués puis les a lancés sur la table, révélant un double six.
    - Un homme est venu ici il y a quelques jours. Il semble qu’il ait été impliqué dans une dispute. Son nom, c’est Raum Buker. J’aimerais faire sa connaissance. Pensez-vous qu’il honorera encore votre établissement de sa présence dans un futur proche ?
    - Je crois que vous ne m’avez pas bien entendu.
    - Si si, je vous ai entendu. Mais ce n’est pas parce que vous connaissez mal les règles que vous êtes dispensé de jouer. La partie continue. La partie ne s’arrête jamais. Il s’agit juste de décider si vous êtes un joueur ou si vous êtes un pion. 
    Il a relancé les dés. Et de nouveau, il a fait un double six.
    - Est-ce que Raum Buker a fréquenté les lieux depuis son retour ? 
    - Sortez.
    Double six. Encore.
    - Et ses bonnes femmes ?
    Dave avait très envie de mettre cet homme à la porte de ses propres mains, et avec perte et fracas. Mais jusque-là, il n’avait rien fait de plus répréhensible que poser des questions. Dave a respiré un bon coup. À sa droite, les frères Fulci se tenaient aux aguets : la canaille reconnaît la canaille.
    - Voilà ce que je vous propose. On pourrait vous dégager de cette chaise et vous traîner jusqu’au parking, mais ce serait manquer de décence et vis-à-vis des clients, ça ferait désordre.
    Pour la quatrième fois, l’homme a ramassé les dés, puis il a dit :    
    - Ou alors ? 
    - Ou alors on pourrait laisser les flics s’occuper de vous. D’ailleurs, on en a peut-être quelques-uns parmi nous ce soir, si vous voulez être présenté. Quoi qu’il en soit, j’ai dans l’idée que vous préféreriez la troisième option, qui est de sortir de mon bar et de ne plus y remettre les pieds.
    L’inconnu a laissé les dés s’entrechoquer doucement dans le creux de sa main avant de les ranger dans la poche de sa veste.
    - Bien joué, a-t-il dit. J’espère que vous ne le regretterez pas.
    Il a terminé son verre et l’a laissé tomber dans la même poche toute déformée. Enfin, il a glissé un billet d’un dollar entre la table et le sous-bock.
    - Pour votre temps, a-t-il dit avant de s’éloigner, traînant son odeur de rose, sous le regard grave des Fulci.
    Une serveuse est venue débarrasser la table.
    - Flippant, ce type.
    Elle allait jeter la petite fiole vide quand Dave l’a arrêtée.
    - Je la garde.
    Elle la lui a confiée en haussant les épaules puis a ramassé le pourboire.
    - Et généreux avec ça, a-t-elle raillé en examinant le billet de plus près. Attends, c’est un vrai, au moins ?
    Dave a pris le dollar. C’était un certificat d’argent à sceau bleu en parfait état. Des comme ça, on n’en faisait plus depuis la fin des années cinquante. Le numéro de série comportait l’année 1923. 
    - C’est un vrai, a-t-il dit en rendant le billet à la serveuse. C’est juste qu’il est vieux. Si ça se trouve, il vaut même quelque chose, il faudrait te renseigner.
    - Je me suis peut-être trompée sur son compte.
    - Non, a dit Dave en jetant un coup d’œil sur la porte d’entrée. Au contraire, je crois que tu as vu juste.