John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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    Eleanor Towle a joint les mains et a attendu ma réaction. Pour un gars qui semblait avoir beaucoup plus de défauts que de qualités, Raum Buker cartonnait auprès des femmes d’un certain âge. Il aurait fallu qu’il écrive un bouquin.
    Je ne voyais pas comment aborder le sujet avec délicatesse alors j’ai décidé d’y aller franco :
    - Vous le connaissiez bien avant de…
    - … coucher avec lui ? a-t-elle coupé. C’est peut-être mieux que je vous aide à finir votre phrase, vous avez l’air bien malheureux. D’ailleurs, est-ce que je ne sentirais pas un soupçon de jugement ?
    - Disons que… j’ai du mal à comprendre ce qu’on peut lui trouver.
    - J’ai juste couché avec lui, je n’ai pas dit qu’on allait se marier. De toute façon, il m’a avoué qu’il avait une copine dans le Maine.
    - En fait, il a deux copines dans le Maine.
    - Cafteur… C’est pour elles que vous vous inquiétez ?
    - Oui. Il vous a dit comment elle s’appelait, cette fille ? 
    - Juste le nom de famille : Strange. Il trouvait que c’était un drôle de nom.
    - Pas vous ?
    - J’aurais trouvé ça plus amusant s’il m’en avait fait part avant qu’on couche ensemble.
    - Ça lui était sans doute sorti de l’esprit.
    - Sûrement. Que voulez-vous, les hommes sont ainsi faits. Bref. Avec Egon, ils faisaient la fête, je les ai rejoints et puis, de fil en aiguille… Je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de m’amuser ces derniers temps, avec la mort de ma mère et tout le reste, alors j’ai pris la balle au bond. Quant à Raum, ça faisait huit ans que je n’avais pas couché avec un homme. Les soupirants ne courent pas les rues, parfois on doit se contenter de ce qui passe et s’en estimer contente.
    - Qu’est-ce qu’il faisait ici ?
    - C’est Egon qui l’a ramené. C’était la première fois que je voyais Raum, même si je le connaissais déjà de nom. Egon m’avait parlé de lui quand j’étais allé le voir en prison. Ils étaient devenus proches – mais rien de plus hein, rien de bizarre… Enfin je veux dire, tout est plus ou moins bizarre, chez Egon. Mais vous voyez...
    - Ils n’étaient pas amants, quoi.
    - Voilà. Ils n’ont vraiment pas grand-chose en commun, à part qu’aucun des deux n’est dans les bonnes grâces de la police, mais ils ont trouvé le moyen de bien s’entendre. Après, quand on a eu fini notre petite affaire, Raum m’a dit qu’il trouvait ça très intéressant, tout ce qu’Egon lui a raconté sur ces trucs paranormaux. Je crois même que ça le passionnait encore plus que mon frère. Par exemple, ce n’est pas Egon qui irait se faire tatouer. Il est beaucoup trop sage pour ça.
    - Vous avez dit qu’ils faisaient la fête… Vous savez pourquoi ?
    - Parce que leur fric-frac du jour avait marché, j’imagine.
    Elle a détourné le regard, mais elle n’allait pas s’en tirer si facilement.
    - Vous imaginez ?
    - D’accord, j’en suis sûre. Ça vous va ?
    - Je vous l’ai déjà dit : je ne suis pas de la police.
    - Mais c’est tout comme.
    - Je l’ai été, autrefois.
    - Où ça ?
    - À New York.
    - Retraite anticipée ?
    - Très anticipée.
    - Vous n’avez pas trop envie d’en parler, on dirait.
    - Pas vraiment.
    - Alors vous savez ce que je ressens. 
    - Bien vu. Revenons aux fêtards.
    Sa main droite est venue toucher ses lèvres. 
    - Merde, dommage que j’ai arrêté de fumer.
    J’ai patienté. Elle a repris :
    - Ils étaient dans les pièces de monnaie. Enfin, essentiellement. Avec Egon, qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ? Il avait entendu parler de ce type depuis un moment déjà. Soi-disant un grand collectionneur, mais très solitaire et qui n’achetait qu’à l’étranger, parfois en personne ou bien par l’intermédiaire d’agents ou à des ventes aux enchères à distance. Uniquement des trucs anciens – grec, romain, perse, chinois. Et il ne faisait pas qu’acheter. Il volait, aussi. D’après la rumeur, malmener quelques personnes pour obtenir ce qu’il voulait, ça ne le dérangeait pas plus que ça. Du coup, il possédait la collection la plus précieuse des États-Unis. On peut dire qu’il était une légende dans le métier, une sorte de croque-mitaine, quoique de nombreux collectionneurs ne prenaient pas au sérieux ce qu’on disait sur lui. Ça fait des décennies que les ragots circulent, certains négociants se rappellent que leur père – parfois leur grand-père – parlait de ce type-là. Ce sont des histoires pour faire peur, je suppose. Pendant longtemps, Egon, comme les autres, ne savait même pas s’il existait vraiment, jusqu’à ce qu’il creuse un peu.
    - Comment il a fait ?
    - Egon et le type avaient des intérêts en commun : vous savez, tout le tralala ésotérique. Quand Egon est sorti d’East Jersey, il a utilisé un négociant à Paris pour appâter la bête : une pièce indienne, très ancienne, dont la provenance établissait un lien avec Alamelamma, la femme d’un souverain indien qui se serait jetée d’une falaise au XVIIe siècle, après avoir lancé une malédiction contre les rois de Mysore.
    Je n’ai pas pu m’empêcher de hausser un sourcil.
    - Ouais, je sais. Après des années sous le même toit qu’Egon, il fallait bien que ces conneries déteignent sur moi. Bref, le poisson a mordu, et Egon a pu suivre la livraison jusqu’à une boîte postale à Castorville, un bled paumé dans l’État de New York. Ensuite, il n’y avait plus qu’à casquer encore un peu pour trouver le locataire de la boîte postale. Le temps que Raum finisse de purger sa peine, Egon avait tout planifié. Une semaine après sa sortie, bingo, ils avaient réussi, et c’est ce qu’ils fêtaient le soir où j’ai couché avec Raum. Ils s’étaient fait la peau du croque-mitaine et avaient volé son trésor. Un vrai conte de fées. 
    - Et ce croque-mitaine, il s’appelle comment ? 
    - Il utilise des pseudos, mais il y en a un qui revient souvent. 
    Elle ne souriait plus, et son regard m’a abandonné pour glisser jusqu’à la petite table d’entrée et l’arme posée dessus.
    - En général, il se fait appeler Kepler.