John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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    Eleanor Towle a jeté le café froid dans l’évier et lavé les tasses. Je l’ai surprise en train de regarder mon reflet dans la fenêtre de la cuisine. Elle m’observait, me jaugeait. Si son frère lui ressemblait ne serait-ce qu’un peu, indépendamment de ses excentricités, ça risquait d’être quelque chose. Car c’était pour le moins une femme intrigante…
    Une menteuse aussi, bien sûr, ne serait-ce que par omission, mais personne n’est parfait.
    Tandis qu’elle s’affairait, je restais attentif au moindre bruit. J’étais aux aguets depuis que j’avais passé le seuil de la porte. Rester parfaitement silencieux et immobile est moins évident qu’il n’y paraît, surtout si l’on essaie en même temps de suivre une conversation qui se déroule ailleurs. Je n’avais cependant perçu aucun signe d’un deuxième occupant. Apparemment, Eleanor Towle était seule.
    - Comment gagnez-vous votre vie, mademoiselle Towle ?
    - Je suis serveuse chez Phil’s.
    Phil’s était une rôtisserie sur la Route 16. J’avais aperçu un panneau publicitaire en venant : « Le meilleur filet, c’est chez Phil’s. » Le calembour était si éculé que même Emmaüs n’en aurait pas voulu.
    - Et ça vous plaît ?
    - À votre avis ?
    - Je n’en sais rien, sinon je ne vous le demanderais pas.
    Elle a mis les tasses à sécher, s’est essuyé les mains avec un torchon et s’est tournée vers moi, les bras croisés, pour me répondre :
    - Eh bien non, ça ne me plaît pas. Mais au moins j’ai du boulot, les pourboires sont acceptables, et ils se sont montrés très compréhensifs quand Maman était malade.
    - Vous allez continuer à y travailler maintenant qu’elle n’est plus là ? 
    - Je n’ai pas encore décidé. Avec Egon, on envisageait de vendre la maison. J’aimerais déménager. Ossipee ne m’a pas vraiment porté chance dans la vie. Et à Egon non plus.
    S’ils vendaient la maison et partageaient l’argent en deux parts égales, ils pourraient en tirer dans les 100 000 dollars chacun, plus ou moins. Ce n’était pas énorme, surtout si elle voulait recommencer sa vie ailleurs. 
    - Qu’est-ce que votre frère et Raum Buker ont pris à ce Kepler, exactement ?
    - Des pièces de monnaie, je vous l’ai dit.
    - Juste des pièces ?
    - Non, pas juste des pièces, a-t-elle répondu en soupirant.
    - Je ne vous suis pas.
    - Eh bien pour la plupart oui, c’était bien des pièces de monnaie au sens où vous et moi les connaissons – en or ou en argent, grecques ou romaines, le genre qu’on trouve dans une vitrine de collectionneur. Sauf une.
    - Et celle-là, c’était quoi ?
    Elle s’est mise à gigoter un peu, mal à l’aise. On se rapprochait de la vérité, ou au moins d’une certaine version de la vérité.
    - C’était une pièce celtique en potin datant d’avant Jésus Christ. Elle a été découverte dans l’Essex, mais pourrait aussi venir d’ailleurs dans les îles britanniques, ou même encore autre part. C’est difficile à dire parce qu’elle ne ressemble à rien d’autre de cette époque ou cet endroit.
    - Qu’est-ce que c’est, le potin ?
    - C’est un alliage de bronze et d’étain.
    - Précieux ?
    - Pour un musée ou un collectionneur, oui, très. Mais cette pièce-là était spéciale, d’après ce que disait Egon. Moi je ne lui trouvais rien de particulier. En tout cas pas au début. 
    - Vous l’avez vue ?
    - Oui, a-t-elle répondu, l’air mal à l’aise.
    - Et qu’est-ce qu’elle avait de si inhabituel ?
    Pour la deuxième fois, elle a poussé un profond soupir, probablement pour gagner du temps pendant qu’elle réfléchissait à ce qu’elle allait me confier. Je voyais deux raisons pour lesquelles elle préférerait se dérober : soit elle avait peur, soit elle voulait me lancer sur une fausse piste. Je penchais plutôt pour la première, mais la seconde n’était peut-être pas à exclure pour autant. Elle a repris :
    - En fait, les premières pièces de monnaie britanniques sont en général bien normalisées. De ce que m’a dit Egon, elles s’inspirent des statères en or et argent introduites par les marchands venus de Gaule – on imite ce qu’on voit, vous comprenez ? C’est pourquoi on y trouve le portrait de Philippe de Macédoine sur une face et peut-être, disons, un aurige sur l’autre. Mais ensuite, on a des pièces plus caractéristiques, avec des représentations de créatures, réelles ou imaginaires. Par exemple, le shaman ou le chef de clan avait fumé quelque chose et avait eu une vision, ce qui déterminait son choix de dessin sur les pièces. Ça les rend intéressantes, voire uniques parfois.
    - Et sur celle qu’Egon vous a montrée, il y avait quoi ? 
    - Une bête. Enfin… un démon.