John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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    Kepler a réglé sa note et a quitté le motel près du Maine Mall. Il y était déjà resté trop longtemps, mais il commençait à fatiguer et rester dans sa chambre lui était moins pénible que se déplacer, au moins physiquement. Cependant, la nuit venue, son esprit, ou la chose toxique qui en tenait lieu et ne lui appartenait plus vraiment, jouait les vagabonds. Après trop d’années en sa compagnie, l’entité qu’il portait en lui s’était lassée. Qui sait, pensait-il, elle serait peut-être même contente de me voir mourir.
    Raum Buker n’était pas retourné au Braycott Arms, ce qui inquiétait Kepler. L’une des sœurs Strange saurait peut-être où il était, mais il rechignait à les approcher. Ce serait sa dernière option. Impossible de les affronter sans leur faire du mal, ce qui attirerait encore plus l’attention sur lui. Il avait déjà laissé un corps derrière lui, et il était fort probable que Buker y passe aussi, puisque laisser des runes sur le miroir et sur la porte d’Ambar Strange ne s’était pas révélé suffisant. 
    Dans un monde idéal, Buker aurait compris son erreur et aurait rendu ce qui ne lui appartenait pas, mais il fallait prendre en compte sa cupidité et cet obsessionnel d’Egon Towle. Buker essayait de gagner du temps, et les heures de Kepler étant comptées, il savait qu’il n’avait qu’à rester hors d’atteinte jusqu’au moment venu. Il semblait donc que la seule solution était de s’en prendre aux sœurs Strange, une seule ou les deux. Il fallait espérer que Buker leur portait encore assez d’affection pour vouloir empêcher qu’on leur fasse du mal. 
    Kepler l’admettait, il avait peut-être commis une erreur en se rendant au Great Lost Bear, mais parfois ça valait la peine de faire des vagues. Plus il furetait autour de Raum Buker, plus il y avait de chances que celui-ci panique. D’où l’idée qu’avait eu Kepler de rappeler sa présence chez Dolors Strange d’une manière un peu plus convaincante. Puis il était retourné voir l’idiot du Braycott Arms, avec sa fixette sur les westerns, au cas où Buker déciderait de récupérer ses affaires. Kepler avait joint la menace aux espèces sonnantes et trébuchantes, histoire de s’assurer que Wadlin reste dans le droit chemin. En gage de bonne foi, celui-ci lui avait révélé qu’un détective privé du nom de Parker était aussi venu se renseigner sur Raum Buker. Kepler ne s’inquiétait pas pour ça, même après avoir appris deux ou trois choses sur la réputation du quidam. Il avait vécu trop longtemps et avait refroidi trop de fouineurs pour se mettre martel en tête. 
    Le nouveau motel n’était pas bien mieux que le précédent, mais les chambres étaient un peu plus grandes et il y avait moins de monde et de commerces dans les environs. Au calme dans sa salle de bains, Kepler s’est déshabillé et s’est lavé avec précaution. La douleur était plus intense chaque jour. Passer ne serait-ce qu’un linge sur son corps lui faisait l’effet d’une toile émeri, mais il tenait à rester propre. Il s’est ensuite parfumé, plus par habitude que par nécessité, même si la bouteille d’eau de Cologne était presque vide. Il s’en mettait depuis tellement longtemps qu’il était comme imprégné de l’odeur, et il exsudait la rose et la civette par chacun de ses pores.
    Enfin, Kepler s’est planté devant le miroir en pied derrière la porte, les mystères runiques sur sa peau tatouée énumérant les erreurs d’une vie.
    Et alors qu’il se regardait, quelque chose s’est mis à ramper sous son épiderme.

    Will Quinn a toqué à la porte de Dolors Strange, sans réponse. Il était passé au Strange Brews où on lui avait expliqué qu’elle était partie tôt la veille parce qu’elle ne se sentait pas bien. Elle n’était pas revenue travailler depuis. D’après Faitha, l’assistante, Dolors avait téléphoné le matin même pour dire que ce n’était toujours pas la grande forme et qu’elle préférait rester chez elle une journée de plus. Et voilà que Will, inquiet, était devant chez elle, fleurs à la main. Devant une maison vide. La voiture n’était pas là non plus. Et Dolors ne répondait pas à ses appels.
    Abattu, Will a regardé l’arrangement floral. Loin du bouquet bas de gamme que vendaient les stations-service, celui-ci était orné d’un ruban et venait de la jolie boutique Sawyer & Company, sur la rue Congress. Il se sentait bien ballot tout seul sur le perron sans personne pour accepter son présent, tel un grand gamin à qui on a posé un lapin le soir du bal de fin d’année. L’idée lui est venue de laisser le bouquet à l’intérieur de la porte-moustiquaire, mais il allait être tout écrasé. Puis il s’est souvenu que Dolors avait des jardinières derrière la maison, près de la porte qui donnait dans sa cuisine. Vu la saison, elles seraient vides. Il pourrait peut-être y déposer ses fleurs sans qu’elles risquent de s’abîmer ou de s’envoler.
    Il a fait le tour de la maison puis s’est arrêté net. Un écureuil était cloué sur le chambranle, éventré, ses entrailles tombant en spirale jusqu’au plancher. On avait tracé une marque sur le bois avec son sang.

Will a lâché les fleurs et s’est emparé de son téléphone.