John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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    Comme la nuit tombait, Eleanor Towle a allumé une petite lampe sur sa table de cuisine. Le vieux système de chauffage s’était mis en branle à grand renfort de gargouillis et de sifflements et on avait l’impression que la maison tout entière souffrait d’indigestion. Mon téléphone a vibré dans ma poche. Je n’ai pas regardé qui appelait. Qui que ce soit, ça attendrait.
    - Donc les inscriptions sur les pièces étaient inhabituelles ? ai-je demandé. Est-ce que cette rareté lui donnait du prix ?
    - Vous posez beaucoup de questions, a rétorqué Eleanor en posant son menton sur ses mains.
    - C’est pour ça que je suis là.
    - C’est injuste. Vous questionnez, je réponds. On dirait un interrogatoire.
    - Mademoiselle Towle, je crois que de toute façon vous ne me dites que ce que vous avez envie de me dire.
    - Et pourquoi, à votre avis ?
    - Parce que vous êtes inquiète.
    - Inquiète ?
    - Oui, pour votre sécurité, et peut-être celle d’Egon aussi. Vous ne pouvez pas alerter la police à cause de ce qu’il a fait, et je ne pense pas qu’il vous serait venu à l’esprit d’engager un détective privé, vu que la seule enquête à mener, c’est le forfait de votre frère. Vous vous êtes dit qu’il pourrait y avoir quelque chose à tirer de ma personne, sans avoir trop à perdre. Mais chaque fois que je pose une question, je vois bien que vous prenez une seconde ou deux avant de répondre.
    - C’est parce que je vous fais confiance.
    - Mais vous vous méfiez aussi.
    - Vous êtes d’un cynique… Vous êtes marié ?
    - Non.
    - Tiens, ça m’étonne. Je croyais que seuls les gens casés faisaient preuve d’autant de cynisme envers l’autre sexe. Vous l’avez été ?
    - Oui.
    - Qu’est-ce qui s’est passé ?
    - Elle est morte.
    - Je suis désolée. Vous avez des enfants ?
    - Un.
    Deux, mais ça ne la regardait pas.
    - Garçon ou fille ?
    - Fille. Vous me parliez de la pièce de monnaie.
    - Ah oui, c’est vrai…
    Elle a relevé la tête puis a frotté la paume de sa main droite avec son pouce avant de reprendre :
    - Je l’ai tenue dans ma main, vous savez. Mais pas très longtemps. Ça ne m’a pas trop plu. 
    - Pourquoi ça ?
    Elle m’a montré sa paume. Même avec la faible lumière, je pouvais distinguer les cloques minuscules sur sa peau.
    - Je n’arrive pas à m’en débarrasser et ça gratte horriblement. Je devrais aller voir un docteur, mais je lui dirais quoi ? Que j’ai tenu une vieille pièce de monnaie quelques secondes avant de la laisser tomber ? Que pendant cet instant, j’ai vu quelque chose, quelque chose qui ressemblait à la représentation sur la pièce, et puis que des boursouflures sont apparues sur ma peau ? Que maintenant je rêve d’infections et de maladies, de pustules qui éclatent et d’asticots qui sortent des plaies ?
    Elle a refermé sa main et l’a posée sur ses genoux.
    - Qu’est-ce que c’est, cette pièce, mademoiselle Towle ? Pourquoi est-elle si importante ?
    - Il est possible que ça n’ait pas toujours été une pièce. Egon pense qu’elle avait une autre forme avant – une petite effigie, peut-être – et qu’elle a fini en potin avant qu’on en fasse une pièce. Mais ça n’a aucune importance de toute façon. Son apparence peut changer, mais sa nature reste immuable. Elle est à la fois la maladie et le remède, un poison et son antidote. En fait, ce n’est pas tant la pièce qui compte que ce qu’elle est censée pouvoir acheter.
    - Et c’est ?
    - La vie. Des années en plus. Parce que la pièce repousse la mort.
    - La vie éternelle ?
    - Vous avez l’air sceptique.
    - Ça vous étonne ?
    - Non, vous avez raison. Rien n’est éternel. Même Dieu disparaîtra quand il n’y aura plus personne pour prononcer Son nom. Parlons plutôt d’une vie prolongée : des années, des décennies. Pour certains, c’est largement suffisant. J’en connais qui vendraient leur âme pour une toute petite journée de rab… Mais pas ma mère. C’est moi qui aurais vendu mon âme pour vingt-quatre heures de plus avec elle.
    Elle ne quittait pas la table des yeux, comme une femme scrutant des eaux dormantes et sombres, y jaugeant le gouffre de ses regrets. 
    - Je sens qu’il y a un « mais », ai-je dit.
    - Il y en a toujours un, non ? Je pensais qu’à mon âge je serais mariée, mais je ne le suis pas. J’aurais aimé être mère, mais ça n’est pas arrivé. Je voulais que ma mère continue à vivre, mais elle est morte. La vie s’écrit après le « mais », tout le reste n’est que conjecture.
    Elle s’est essuyé les yeux, les légères traces de leur trahison. 
    - Je suis une idiote, a-t-elle poursuivi. Raum Buker s’amène ici et se retrouve aussitôt dans mon lit. Vous vous pointez à ma porte et je vous raconte ma vie... Ah les hommes, vous pouvez aller au diable, tous autant que vous êtes, je suis beaucoup mieux toute seule ! 
    Je n’allais pas la contredire. On aurait pu interroger n’importe quelle femme, elle se serait rangée dans son camp. Si en général, nous n’étions pas doués pour promouvoir notre sexe, Raum Buker, lui, l’était encore moins que la moyenne.
    - La pièce est son propre prix, a repris Eleanor, en tout cas c’est ce que dit Egon, puisque c’est le mythe qui l’entoure. Elle est contagieuse et en même temps, elle protège de l’infection. Elle corrompt, mais tant que vous l’avez en votre possession, vous vivez. Perdez-la, et c’est fini pour vous : le compte à rebours commence et la maladie se manifeste. Pendant ce temps, une nouvelle infection se déclenche ailleurs, et ce qu’il y a dans ce morceau de métal se trouve un autre hôte. Si personne ne reprend la pièce, la présence entre en sommeil et attend d’être découverte par quelqu’un d’autre.
    Elle a fait une pause avant de continuer :
    - C’est pour ça que Raum et mon frère ont pris Kepler pour cible, parce que même si tout ça est une légende, ou si c’est juste bidon, il restera toujours des types qui paieront cher pour l’acquérir, à cause de son histoire. Oh, ne vous méprenez pas, Egon et Raum ont volé d’autres objets à Kepler, certains sont déjà revendus d’ailleurs, mais le clou du spectacle, c’est bien ce bout de potin. Le problème, c’est que personne ne voudra l’acheter tant que Kepler est à sa recherche. Sérieusement, qui irait mourir pour une pièce de monnaie ? 
    Elle a tapoté la table du doigt, la lumière s’est reflétée dans ses yeux, et elle a dit :
    - Mais dès que Kepler rendra son dernier soupir… que le meilleur gagne !