John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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8

À ma grande satisfaction, je ne vis plus Raum Buker pendant un bon moment. Je continuais mon train-train quotidien, les petits boulots habituels qui me permettaient de gagner ma croûte – apporter une preuve à une affaire toute simple de fraude à l’assurance, interroger les témoins potentiels d’un procès en préparation, filer l’épouse d’un mari trompé. (Roby Logan, qui avait été détective privé à Bangor dans les années 60 et 70, m’avait dit une fois que le plus grand malheur qui ait frappé la profession avait été la banalisation du divorce par consentement mutuel. Depuis, on pouvait toujours rêver si on comptait changer de voiture chaque année.) Tout était plutôt tranquille : je ne tirais sur personne et personne ne me tirait dessus. 
    Chaque soir je me faisais couler un bain chaud, histoire de soulager mon corps perclus de nouvelles douleurs. Après quoi, devant le miroir, j’inventoriais mes cicatrices, me demandant jusqu’où elles allaient. Il m’arrivait de repenser aux circonstances de ces blessures. J’avais entendu quelque part que l’esprit enfouit le souvenir de la douleur pour laisser la vie suivre son cours, mais c’est faux. On dit la même chose des accouchées, pourtant j’ai connu beaucoup de femmes – notamment mon ex, Rachel – pour qui les souffrances de l’enfantement restent vives même des années plus tard. Je me rappelais encore la douleur atroce causée par les balles qui avaient failli me tuer. Enfin, qui m’avaient bel et bien tué, si l’on en croit les médecins qui m’ont vu passer de vie à trépas sur le billard et ont dû me ressusciter non pas une fois ni deux mais trois. Je me réveillais souvent au beau milieu de la nuit, sentant les balles me pénétrer de part en part et me lacérer. Et parfois je mourais une fois de plus. 

Un jour glacial de janvier, je pris la route pour me rendre sur la tombe de Susan, ma femme, et Jennifer, ma fille aînée. Je venais de faire nettoyer leur pierre tombale et enlever la mousse des lettres gravées dessus. La sépulture avait l’air presque neuve et pendant un instant, je retrouvai ma jeunesse et revécus la douloureuse réalité de leur disparition. La douleur avait beau s’être estompée avec le temps, elle resterait toujours nichée quelque part. Et c’était tant mieux. Un jour, longtemps après mon dernier soupir, les éléments finiraient d’éroder toute trace de leur existence, ou peut-être que la pierre s’affaisserait et disparaîtrait sous les mauvaises herbes. Ainsi va la vie. C’était un vieux cimetière, et les lieux se contenteraient d’ajouter Jennifer et Susan à la liste secrète des disparus.
    Mais le mien n’y figurerait pas, en tout cas pas ici. J’avais déjà décidé que ma dernière demeure serait ailleurs. Me faire enterrer avec Susan aurait causé trop de peine à sa famille, ceux qui seraient encore là. Et à leurs yeux, j’étais déjà responsable de suffisamment de misère. Au bout du compte, peu importait où je reposerais, mais j’avais choisi d’être inhumé près de mon grand-père au Black Point Cemetery, à Scarborough, ne serait-ce que pour épargner à quelqu’un d’autre le souci de choisir pour moi. Je savais que j’allais retrouver Jennifer dans l’au-delà. Et Susan aussi, peut-être. Pour Jennifer, en tout cas, je n’avais aucun doute.
    Je le savais parce qu’il m’arrivait de la voir. Elle me hantait, et j’étais reconnaissant de sa présence. 
En général.

 

9

Environ une semaine après l’incident du Great Lost Bear, j’appris par un flic de South Portland que Dolors Strange partageait de nouveau la couche de Raum Buker. Un ragot semblable me parvint quelques jours plus tard, cette fois concernant Ambar Strange. On l’avait aperçue attablée dans le vieux port aux côtés de Raum, à déguster des palourdes. Je me rendis au restaurant, où le jeune serveur eut du mal à dire si la dame en question correspondait à ma description. Mais il se souvenait parfaitement du monsieur : ces dents blanches et ce joli pourboire – en espèces, s’il vous plaît –, ça ne s’oubliait pas. Le Raum Buker que je connaissais ne s’était jamais illustré par sa générosité, pécuniaire ou spirituelle. Tout portait donc à croire qu’il avait touché le gros lot.
    Enfin, selon une autre rumeur, et pas des moindres, on avait vu Raum en compagnie des deux sœurs Strange au bowling de la rue Elmwood, à Westbrook. Cette fois, ce n’était plus un ouï-dire : les trois loustics apparaissaient nettement sur les images de vidéosurveillance. Ils avaient même l’air de bien s’amuser – toutes proportions gardées, étant donné la nature naturellement mélancolique des Strange. Raum y avait mis beaucoup du sien.
    J’abordais le sujet de Raum Buker et des frangines avec Angel et Louis, qui venaient de quitter New York pour passer quelques jours à Portland. Depuis la maladie d’Angel, ils passaient de plus en plus de temps ici. Leur appartement, situé près de la pittoresque Eastern Promenade, était doté d’une baie vitrée qui donnait sur Casco Bay. Voir la mer apaisait Angel. Et s’il était heureux, alors Louis était heureux aussi. Il en va ainsi de certains couples qui vieillissent ensemble, ce qui épargne pas mal de disputes.
    Ces deux-là, je les connaissais depuis des années. Notre rencontre, c’est une autre histoire, mais ils avaient été là pour moi après la mort de Susan et Jennifer et ils l’étaient toujours. Moi aussi, j’étais là pour eux, et si certains ne pouvaient s’empêcher de spéculer sur les relations entre un ancien flic devenu détective privé et deux criminels – Angel le voyou et Louis le tueur, le dernier des Faucheurs –, ils se gardaient bien d’exprimer leur opinion en notre présence. 
    - Pourquoi Buker ? demanda Angel au CBG, au-dessus d’un poulet frit sauce au miel. Tu n’as rien à y gagner, que je sache. 
    Avant de devenir le CBG, l’établissement s’était nommé le Congress Bar and Grill, et avant ça, Norm’s. Pour bien compliquer les choses – comme seuls les débits de boissons à Portland en ont le secret –, l’ancien Norm’s avait déménagé depuis l’autre côté de la rue, là où se trouvait à présent le Downtown Lounge, que certains habitués s’entêtaient à appeler Norm’s, même depuis l’ouverture de son homonyme en face. Ce qui pouvait expliquer les rendez-vous manqués que l’on déplorait parfois dans cette ville. 
    - Aucune idée. Mais je te jure, j’entends des tic-tac dans mon lit le soir. Ce type, c’est une bombe à retardement.
    - Il n’avait pas l’air bien méchant la dernière fois que je l’ai vu, fit remarquer Louis. Faut dire qu’il avait la bouche pleine et du mal à parler ce jour-là.
    - Je crois qu’il a encore le goût de ton flingue au fond de la gorge, expliquai-je. Il m’a fait part de ses impressions sur toi, rien de bien sympathique.
    - Comme quoi ?
    - Ça me gêne trop de le répéter. Disons juste qu’il ne porte pas les homosexuels dans son cœur.
    Louis étudia la question.
    - Il se pourrait qu’il ait besoin d’une leçon, proposa-t-il. Pour l’encourager à voir les choses autrement. Juste un petit coup de pouce.
    - Tu envisages une approche carotte-bâton ? 
    - Non. Bâton, seulement.
    - Un bâton en forme de flingue ? 
    - Par exemple.
    - Ou alors on pourrait ne pas se mêler de ses affaires, suggéra Angel, et laisser la vie suivre son cours.
    Puis, devant notre regard appuyé :
    - Suis-je bête, rectifia-t-il, qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ?!
    Le repas se poursuivit en silence. 
    Comme à son accoutumée, la vie ne suivit pas son cours. Il ne fallut que quelques jours pour que Raum Buker revienne dans la mienne. Et ce n’était pas la pire des nouvelles.
    Tout ignoble que puisse être cet homme, un autre allait survenir qui l’était bien plus encore. 

 


10

 

Le lendemain, je retrouvai Will Quinn au parc Two Lights, à Cape Elizabeth. Le Lobster Shack, qui surplombait la baie, n’avait pas encore rouvert pour la saison, et le vent marin était assez dissuasif. Les rares promeneurs marchaient tête baissée, ce qui m’arrangeait bien. J’avais pris deux cafés pour nous réchauffer.
    Je connaissais un peu Will, on se saluait et on échangeait une plaisanterie quand on se croisait. Il gérait à York une scierie spécialisée dans le sapin brut et le pin séché au four. Il faisait également un peu de sciage sur mesure pour des particuliers, mais gare à l’amende s’il y avait du fer dans le bois apporté. Ses vêtements étaient constamment recouverts d’une fine couche de sciure, qui se déposait aussi sur sa peau et dans ses cheveux. Je crois qu’il aimait ça, et puis on a vu pire chez un homme que de fleurer bon le bois. 
    Je n’avais jamais eu de bureau et encore moins de secrétaire. Je gardais tous mes dossiers et mes notes chez moi, et mes archives dans un box de stockage. Mon téléphone portable me servait aussi de messagerie professionnelle, et je n’acceptais que le travail que je savais pouvoir gérer. J’étais propriétaire, j’avais un peu de sous à la banque, et grâce à une avance sur honoraires du FBI – merci au contribuable – je bénéficiais d’une petite marge bien confortable, qui aurait fait baver d’envie certains collègues s’ils l’avaient su. Cet acompte, versé à titre d’obscurs services de « consulting », ne me tombait pas non plus tout cuit dans le portefeuille. Mais les conditions étaient assez flexibles. Force était de reconnaître que j’en avais ignoré certaines par le passé, mais seulement quand je n’avais pas eu le choix. Mon contact, le SAC Edgar Ross, n’avait d’ailleurs jamais manqué de me le faire sentir quand j’avais pris un peu trop de libertés. Parce qu’il m’aimait bien, ça ne faisais aucun doute. Du moins, c’était ce que je préférais me dire. 
    Quand je devais m’entretenir en privé avec un client, je me rendais chez lui. Si ce n’était pas possible, nous nous rencontrions en terrain neutre, au calme. Se retrouver tôt le matin avant l’ouverture au Great Lost Bear était souvent une bonne option. Sinon, il y avait toujours les cafés, les arrière-boutiques de librairies, et même l’une des salles vides du cinéma Nickelodeon. À cause de certaines affaires auxquelles j’avais été mêlé, ma trogne était malheureusement plus connue que je ne l’aurais voulu. Les gens qui venaient à moi le faisaient en général parce qu’ils avaient des problèmes.
    J’avais d’ailleurs remarqué que rencontrer mes clients à l’extérieur et discuter tout en marchant se révélait souvent très efficace. C’était moins formel, moins angoissant, et les gens se sentaient plus libres de partager ce qui les amenait. Ils n’étaient même pas obligés de me regarder, ils n’avaient qu’à tout déballer tandis que je les écoutais d’une oreille attentive. Dit comme ça, on n’était pas bien loin du secret du confessionnal, commission mise à part – une commission à laquelle j’avais d’ailleurs renoncé plus souvent qu’à mon tour, au grand dam de mon comptable.
    C’était Will qui avait eu l’idée de se retrouver à Two Lights. Quand je suis arrivé, il m’attendait à côté du Lobster Shack. Debout, les yeux rivés sur les vagues s’écrasant contre les rochers, il semblait tout droit sorti d’une peinture romantique du xixe siècle. Celle d’un artiste qui aurait eu un penchant pour les chemises à carreaux de bûcheron. C’était un homme petit et barbu, la cinquantaine à peine passée, célibataire et sans enfants. Je l’avais toujours trouvé timide et presque naïf, comme si la cruauté ordinaire de ce monde le déconcertait sans cesse.
    Je lui ai tendu son café, une touillette et deux sachets de sucre. Il les a versés dans son gobelet et on a parlé de la pluie et du beau temps et de son entreprise. Puis il a pris des nouvelles de Rachel et Sam. Elles allaient bien, le Vermont les traitait bien, dans l’ensemble. Rachel et moi avions beau ne plus être ensemble, nous adorions notre fille et il y avait encore une certaine tendresse entre nous. Pour la plupart, les obstacles que nous avions rencontrés faisaient désormais partie du passé. 
    Au bout de quelques minutes, Will a fini par en arriver à la raison de notre rendez-vous.
    - Vous connaissez Raum Buker ? a-t-il demandé.
    - Oui, je le connais.
    - Vous êtes amis ?
    - Non, je ne suis pas désespéré à ce point-là.
    - C’est bien ce qu’on m’a dit. Je préférais quand même être sûr avant d’aller plus loin.
Il a pris une gorgée de café avant de poursuivre.
    - Je le bois plus sucré, d’habitude.
    - Je peux aller chercher un autre sachet si vous voulez, mais vous savez que je suis payé à l’heure.
    - Je devrais m’en sortir.
    - Je savais que vous alliez dire ça. Alors, quel est le problème avec Raum ?
    - Je fréquente quelqu’un depuis quelque temps, a-t-il commencé avant d’ajouter, des fois que la précision était nécessaire : Une femme. Je l’aime beaucoup.
    - C’est bien, ça.
    Mais si ç’avait vraiment été le cas, pourquoi aurions-nous été là ? 
    - Oui, enfin… jusqu’à ce que Raum Buker se pointe. Cette femme, c’est Dolors Strange.


    
11

Je ne sais pas pourquoi j’avais été surpris d’apprendre que Will Quinn et Dolors Strange étaient ensemble. Peut-être parce qu’il semblait bien improbable que Will jette son dévolu sur la même femme que Raum Buker – et surtout que la demoiselle en question accueille favorablement ses attentions. À mes yeux, c’était un peu comme d’être fan de death metal et de Philip Glass. 
    - Ça fait combien de temps que ça dure ?
    - Moi et Dolors ? Oh, à peu près quatre mois. Ça a commencé quand elle est venue chercher du paillis pour son jardin.
    Dans l’industrie du bois, c’était sans doute le plus romantique des débuts pour une histoire d’amour.
    - Est-ce qu’il lui est arrivé de mentionner son histoire avec Raum ? 
    - Je ne savais même pas qu’ils avaient eu une liaison jusqu’à ce qu’il revienne en ville. Je vis une vie tranquille, peut-être trop tranquille d’ailleurs. Il faudrait que je sorte plus.
    - Ne soyez pas trop dur avec vous-même. Le temps passé à ne pas connaître Raum Buker n’est jamais du temps perdu. Mais il faut que je vous demande : pourquoi me racontez-vous tout ça ?
    - Parce qu’il n’est pas bon pour elle, et je pense qu’elle en a peur.
    - C’est elle qui vous l’a dit ? 
    - Plus ou moins. Juste avant de m’annoncer que c’était mieux qu’on arrête de se voir pendant un moment.
    Ce n’était peut-être que le vent, mais il avait les larmes aux yeux. Il s’est essuyé avec la manche de sa veste.
    - Ce petit vent réveille bien, pas vrai ? 
    - Si de l’est vient le vent, fort marris seront bêtes et gens, à récité Will. Ma mère disait toujours ça. Je ne me souviens pas de la suite, mais ce truc sur le vent d’est m’a marqué. Maintenant que j’y pense, je crois qu’elle ne m’a jamais appris le reste. Je l’aimais beaucoup, mais pour elle le verre était toujours à moitié vide.
Non loin, un goéland perché sur un rocher s’attaquait au ventre d’un crabe. La force de ses coups de bec fit valser le crustacé plus bas sur les pierres, et l’oiseau le rejoignit aussitôt pour terminer le travail. La scène n’aidait en rien à égayer l’ambiance.
    - Dolors n’a pas expliqué pourquoi elle voulait rompre ? 
    - Si, bien sûr. À cause de Raum.
    Will me regardait comme s’il fallait vraiment être bête pour poser la question, et qu’il commençait à se demander s’il avait bien fait de s’adresser à moi en cette période difficile.
    - Ce que je veux dire, c’est est-ce qu’elle comptait se remettre avec lui, ou bien est-ce qu’elle avait peur de ce qui pourrait arriver si Raum vous trouvait en train de vous chauffer les pieds devant sa cheminée ?
    Will a réfléchi un instant à ma question.
    - Dans les deux cas, ce n’est pas très flatteur pour moi…
    - Ce n’est pas vraiment la question, et tout ce que vous dites restera entre nous.
    Il a poussé un soupir.
    - Je pensais qu’elle était attachée à moi. J’aimerais croire qu’elle l’est encore. J’avais même commencé à envisager… vous comprenez…
    - Vous vouliez l’épouser ?
    J’avais prononcé le mot avec plus d’incrédulité que prévu, et Will a tiqué.
    - C’est une fille bien, s’est-il défendu, il faut juste apprendre à la connaître.
    J’ai présenté mes excuses. 
    - Alors c’est plutôt la deuxième réponse ? Vous pensez qu’elle essaye de vous protéger.
    - Ce n’est pas ça qui va me requinquer pour autant. Si je m’écoutais, je lui foncerais bien dessus avec un cric, mais à quoi ça servirait ? Je ne suis pas bien brave… en fait, je finirais comme ce foutu crabe.
    Le goéland avait récupéré son petit-déjeuner, et s’acharnait sur l’une des pattes tandis que le reste du corps pendouillait hors de son bec. J’espérais que le crabe était déjà mort. À croire que le monde était à court de douleur et de souffrance… Le bestiau ajusta sa prise et lança son repas en l’air avant de le happer de nouveau. J’entendis la coquille craquer et la moitié du crabe tomba par terre. J’avais ma réponse. 
    - Pas si vous le prenez par-derrière, ai-je proposé.
    - Je ne pourrai pas faire ça non plus. Surtout qu’avec le bol que j’ai, je le louperais.
    Ça ne me dérangeait pas de discuter avec Will Quinn ni d’offrir une oreille complaisante, mais je ne comprenais pas en quoi ses problèmes me concernaient, moi.
    - Je suis détective privé, Will, pas conseiller conjugal. Il y a malheureusement des limites à ce que je peux faire pour vous.
    Il s’est arrêté et m’a fait face : 
    - Sauf que ce n’est pas qu’un problème de relations amoureuses. C’est un problème paranormal.

 

12

Will Quinn était un bon chrétien. Il fréquentait l’église épiscopale de Saint George tous les dimanches, et chaque Noël, sa société faisait don de généreuses sommes à des associations caritatives locales. Je ne savais pas trop quelles expériences paranormales il avait vécues, mais j’aurais parié beaucoup qu’elles n’étaient pas bien conséquentes. Ça devait se limiter au film d’épouvante du samedi soir qui l’empêchait de dormir.
    - Vous avez revu Buker depuis qu’il est revenu ? a demandé Will.
    - On s’est croisés. Je n’envisage pas de le revoir.
    - Vous avez peut-être remarqué son dernier tatouage, sur le bras ?
    - Oui, je l’ai vu. Un pentacle.
    - J’ai cherché sur Internet, c’est un symbole ésotérique utilisé pour invoquer les esprits.
    Le plus beau avec Internet, c’est que c’est facilement accessible et à disposition de tout un chacun. Mais le plus moche avec Internet, c’est justement que c’est facilement accessible et à disposition de tout un chacun. En théorie, ce que Will avait lu était vrai, mais à un niveau plus bénin, le pentacle symbolisait aussi le cycle de la vie et les connexions entre les cinq éléments. Je lui fis part de cette observation.
    - Vous pensez vraiment que Raum Buker s’est fait tatouer parce qu’il s’intéresse au cycle de la vie ? a-t-il répliqué. Vous avez bien dit que vous l’aviez rencontré, non ?
    Il n’avait pas tort. Raum n’était pas du genre à se passionner pour le cycle de la vie, et s’il fallait un jour utiliser le mot « bénin » à son sujet, ce serait probablement pour parler de sa tumeur.
    - Will, la moitié des connards qui font de la taule sortent de là avec des tatouages. Si vous saviez le nombre de croix gammées à l’envers que j’ai vues sur le dos de ces gars-là… La plupart sont tellement crétins que même ça, ils n’arrivent pas à le faire correctement. Forcément, ils ne la voient que dans le miroir, alors ils pensent qu’elle est parfaite.
    - Il ne s’agit pas de svastika, et Buker est bourré de défauts mais 
il est loin d’être bête. Même Dolors prétend qu’il a changé. Je m’inquiète pour elle.
    - C’est-à-dire, il a changé ?
    - Il est plus méchant, toujours     en colère. Il lui a dit qu’il avait du mal à dormir. Et puis…
    Il a hésité.
    - Continuez.
    - Il sent le brûlé.

J’ai regardé la voiture de Will Quinn s’éloigner. Il n’avait pas exactement l’air heureux, mais en tout cas il était un peu moins malheureux qu’en arrivant. Je n’aurais pas dû, mais j’avais accepté de voir Dolors Strange pour lui parler de Raum Buker. Will avait tenu à me rémunérer, et on s’était mis d’accord sur un tarif à l’heure sans acompte. En réalité, je ne pensais pas lui facturer plus que mon temps du trajet jusqu’au boulot de la fille et le temps qu’il lui faudrait pour me mettre à la porte avant que je m’achète un café ailleurs et que je rentre chez moi.
    Je m’étais renseigné sur les relations entre Dolors et sa sœur, Ambar.
    - Elles se sont améliorées, avait-il expliqué. Leur mère est décédée. Ça va faire un an en mars. Et elles se sont rendu compte qu’elles n’avaient personne d’autre au monde. Le fait que Buker ne soit plus dans les parages joue aussi. 
    - Et maintenant qu’il est de retour ?
    - J’ai l’impression qu’il veut que tout redevienne comme avant.
    Il avait l’air gêné par ce que ça impliquait. On ne pouvait pas vraiment lui en vouloir.
    - Et les deux sœurs, elles en pensent quoi ?
    - Dolors affirme qu’elle ne veut plus le voir, que je ne devrais pas m’en faire. Elle dit qu’il ne va rien se passer.
    - Et Ambar ?
    - D’après Dolors Ambar pense la même chose.
    - Dans ce cas, pourquoi étaient-elles toutes les deux avec Raum à jouer au bowling il y a deux ou trois jours ?
    Will, l’air démuni, avait haussé les épaules.
    - Je n’en sais rien du tout.

 

13

L’établissement que gérait Dolors Strange s’appelait, sans surprise, Strange Brews. Je n’avais jamais franchi son seuil parce qu’il était hors de question de consommer un café ou une pâtisserie sorti des mains de quelqu’un d’aussi intime avec Raum Buker. À l’intérieur, le décor reconstituait la tente d’une voyante, avec de grands rideaux rouges et une abondance de coussins. En plus de muffins, gâteaux et donuts, on y trouvait à vendre tout un fatras de cristaux, encensoirs, huiles, bougies et ouvrages sur le New Age. Les murs étaient ornés de peintures et de dessins qui pouvaient sans doute passer pour de l’art auprès d’un hippie rêvant d’atteindre le nirvana.
    Il n’y avait aucun client, ce qui n’était peut-être pas sans rapport avec la musique d’ambiance, qu’on aurait pu jouer à l’enterrement d’un elfe. Dolors Strange s’occupait de sa caisse, en compagnie d’une adolescente qui avait visiblement un seuil de tolérance à la douleur élevé. Parfois, je me demandais quelle serait ma réaction si Sam optait pour des modifications corporelles radicales. Si elle tenait vraiment à douiller, je pourrais toujours lui proposer de s’engager dans les Marines ou de soutenir l’équipe de foot des Browns.
    Dolors Strange n’avait pas quarante-cinq ans, mais elle faisait plus. Elle ne teignait pas ses cheveux gris, ce qui lui allait étrangement bien, et la sévérité qui lui seyait si mal dans sa jeunesse lui convenait mieux aujourd’hui. Dire qu’elle était belle aurait été exagéré – sauf peut-être pour Will Quinn – mais elle avait un physique intéressant, voire séduisant, qui rappelait l’austérité de certaines sépultures. Elle était en train d’inspecter son tiroir-caisse, comptant sa monnaie de ses longs doigts délicats. Son vernis était violet, pareil aux veines saillantes sur sa main, comme si le sang venait finir sa course au bout de ses ongles.
    - Mademoiselle Strange ? me suis-je annoncé en cherchant mon badge. Je me demandais si vous auriez un moment, je suis…
    - Je sais qui vous êtes, a-t-elle interrompu sans même lever les yeux. Je lis la presse. Je crois même savoir ce qui vous amène. Qu’est-ce qu’il a encore fait ?
    - Qui ça ?
    - Raum. Je ne vois pas d’autre raison pour laquelle vous voudriez me parler. Vous ne pouvez pas être désespéré au point de déranger des étrangers pour trouver à qui parler.
    Avec son accent du Maine, le mot « étranger » semblait désigner son nom de famille, laissant entendre que c’était elle et les siens exclusivement que j’avais choisi d’importuner.
    - Raum fait partie de l’équation, effectivement.
    - Je ne suis pas sa mère. Si vous avez des affaires à régler avec lui, c’est à lui qu’il faut s’adresser.
    Elle a fini ses comptes avant de m’accorder réellement son attention.
    - À moins que vous ayez besoin de vos sbires pour vous porter secours. On m’a dit que vous et vos copains lui aviez enfoncé un flingue dans la bouche.
    - On avait tout essayé, me suis-je défendu.
    - Si ce qu’on dit est vrai, j’en doute.
    - Aïe ! ai-je protesté. Si vous avez terminé, j’aimerais vraiment vous parler. En tête à tête.
    - J’ai terminé, oui, et cette conversation l’est aussi. Si jamais Raum apprend que vous êtes passé, je vais avoir de sacrés ennuis. Il ne vous a pas à la bonne, Monsieur Parker.
    - Certains s’inquiètent que vous ayez déjà de sacrés ennuis, Mademoiselle Strange.
    Elle m’a jeté un regard oblique et a serré ses lèvres déjà fines. Pendant un moment, j’ai eu l’impression qu’elle allait laisser exploser sa rage, mais elle a semblé s’apaiser et j’ai cru deviner quelque chose comme de la résignation ou du regret.
    - Je pense savoir de qui il s’agit. Vous pouvez dire à Will qu’il n’a aucune raison de se faire du souci. Avec Raum, je gère.
    Seul un léger tremblement dans sa voix, à peine perceptible, a trahi son mensonge.

 


14

    Je m’étais planté en beauté avec Dolors Strange – je ne m’attendais pas forcément à un meilleur résultat, mais l’espoir fait vivre. Si j’avais eu un tantinet de bon sens, j’aurais laissé tomber et recommandé à Will Quinn de retourner à son tas de paillis. Après tout, si l’amour était passé par là une fois, il n’y avait pas de raison que ce soit la dernière.
    D’un autre côté, tout être humain porte en lui une envie irrépressible de s’autodétruire, notamment, le plus souvent, par l’addiction – nourriture, drogue, alcool, sexe, jeu, violence, cette dernière aussi pouvant devenir addictive. Et même les plus disciplinés d’entre nous perçoivent l’écho que renvoie cette envie ou voient, l’espace d’un instant, le monde à travers elle. C’est la petite voix qu’on entend dans sa tête lorsqu’on marche au bord de la falaise, et qui fait aussitôt place à l’image de notre corps dégringolant sur les rochers. Plus nous sommes vulnérables, plus elle s’acharne. Les seuls qu’elle laisse tranquilles, ce sont les morts.
    Après mon échec avec Dolors Strange, il m’a donc paru presque naturel de continuer sur ma lancée avec sa cadette. Le cabinet de dentiste où travaillait Ambar n’était pas ouvert toute la journée le mercredi, ce que j’ignorais jusqu’à ce que je trouve porte close. J’aurais dû prendre ça comme un signe, mais il n’était plus question de rebrousser chemin. J’ai donc poussé jusque chez elle. 
    Ambar Strange vivait dans une petite maison typique avec un toit à pignon, à deux pas de l’avenue Railway. Elle valait probablement dans les 300 000 dollars. D’après le cadastre, Ambar l’avait achetée pour à peine plus de 200 000 dollars en 2015. Elle avait fait une bonne affaire. La maisonnette était peinte dans des tons ocres avec des moulures crème et un petit porche un peu trop chargé abritait l’entrée, conférant à l’ensemble l’allure d’une maison en pain d’épices. Il ne manquait plus qu’une sorcière pour compléter le tableau. J’ai dû me contenter d’un ogre.
    Raum Buker est sorti par la porte de derrière, Ambar à sa suite, les mains enfoncées dans ses poches. Elle avait six ans et quinze centimètres de moins que Dolors, avec les quelques kilos qui manquaient cruellement à sa sœur. Ses cheveux étaient d’un roux éclatant que renforçait sa teinture et coiffés en une queue-de-cheval tombant sur son épaule. Elle portait une veste matelassée sur un pull-over, un jean et des Timberland beiges. Ils sont restés quelques minutes à parler à la porte. Lorsqu’il s’est penché pour l’embrasser – Raum était de grande taille et frôlait les deux mètres –, elle a détourné la tête de sorte qu’il atteigne sa joue plutôt que sa bouche. Il a recommencé, cette fois en agrippant son menton de la main droite. Ça ne lui a pas plu qu’elle se dégage et il ne s’est pas gêné pour le lui dire. Avec ma vitre baissée, je n’en ai pas perdu une miette.
    - Va te faire foutre, a-t-il crié, c’est toi qui m’as demandé de venir.
    - Pour que tu m’aides, s’est défendue Ambar, pas pour ça.
    - C’est qu’un carreau pété. Si tu veux de l’aide, appelle un vitrier.
    Sur ce, il est retourné à sa voiture à pas lourds. Raum Buker dans toute sa splendeur : le galant homme, le compagnon des infortunées. Il conduisait une Chevrolet Monte Carlo rouge en piètre état. S’il avait payé plus de cinq cents dollars pour cette guimbarde, il s’était fait arnaquer.
    Et j’espérais bien que c’était le cas.
    Ambar Strange est rentrée, fermant la porte derrière elle, et n’a donc pas vu la suite. Arrivé à sa voiture, Raum a remonté la manche de sa veste et s’est mis à gratter son tatouage encore tout frais. Peut-être que la cicatrice le démangeait. Ne m’étant jamais fait tatouer, je ne pouvais pas dire. Puis là, sous mes yeux, il a gratté de plus en plus fort jusqu’au moment où il a commencé à s’arracher la peau, ses ongles s’enfonçant dans sa chair. Je voyais le sang couler le long de son poignet, glisser sur sa paume et s’arrêter au bout de ses doigts avant de goutter par terre. Ça devait faire un mal de chien, mais son expression n’a pas changé d’un iota.
    Son visage n’était qu’un masque. Un masque de désolation absolue.

 

 

 

 

 

 

 

15

Un jour, j’ai rencontré un écrivain persuadé que certains hommes étaient moralement corrompus au point que leur dépravation prenait une forme physique, c’est-à-dire que leur absence totale de vertu les enlaidissait, s’exprimait par une altération dans leurs traits ou leur aspect. À mon sens, cette théorie est une variante de la phrénologie ou de la physiognomonie, ces croyances parascientifiques surannées selon lesquelles la forme d’un crâne ou d’un visage définirait les traits de caractère essentiels de chacun. Si c’était exact, la police n’aurait plus beaucoup de souci à se faire : il suffirait d’incarcérer les gens au physique disgracieux.
    Mais le mal – le vrai mal, pas cette faiblesse humaine prosaïque née de la peur, de l’envie, de la colère ou de l’avarice – brille par ses capacités de dissimulation, qui découlent de son besoin de survivre et persister. Ce n’est que quand il est prêt, ou bien quand on l’y oblige, qu’il se met à nu. Car le mal lui-même n’est pas à l’abri des lois de la nature.

Certaines guêpes parasites, qualifiées d’endoparasitoïdes, pondent leurs œufs sur un corps hôte, fréquemment celui d’une chenille. Elles peuvent également les pondre à l’intérieur de cet hôte. Si l’opération réussit, l’hôte continuera à se développer sans être inquiété par les organismes étrangers qu’il porte.
    Cependant, la guêpe doit faire preuve de prudence. Car la chenille reconnaît instinctivement la menace que représente la prédatrice. Elle n’a aucune envie de se faire dévorer de l’intérieur. Elle se tortille et se débat. Elle mord ou sécrète du poison. Si elle y met suffisamment du sien, elle gagnera peut-être.
    Mais souvent, le combat est vain.
    Et parfois, l’insecte ne se défend pas du tout.
    Quand la guêpe a terminé, qu’elle a pondu ses œufs, elle dépose un marqueur chimique sur l’hôte. Il n’est pas question de pondre deux fois dans le même ou de laisser une congénère le prendre pour cible à son tour. Mais même à ce stade, la chenille n’a pas encore dit son dernier mot. Si tant est que son instinct et sa force le lui permettent, il arrive que l’hôte tente de se purger des parasites en ingérant les alcaloïdes trouvés sur certaines plantes. Tous n’y auront pas recours cependant. Pourquoi, on ne le sait pas vraiment.
    L’hôte qui ne lutte pas, ne se purge pas, est voué à une mort certaine. Les œufs se développent d’abord en absorbant les fluides corporels, jusqu’au moment où les larves arrivent à éclosion. Elles se nourrissent alors des tissus à leur portée, creusant de leur mâchoire le tunnel qui leur permettra de sortir du corps à l’agonie. Jusqu’à ce moment où elles apparaîtront à l’air libre, tout ce que l’on voit de l’extérieur est une créature malade mais d’apparence normale qui vaque à ses occupations.

Quand j’y repense, je me dis que quelque chose d’immonde avait dû infecter Raum Buker. Mais malgré le recul et ce que je sais – en partie – des événements qui ont suivi, je ne peux dire avec certitude ce que c’était. À mon avis, sa fragile immunité contre la contamination – parce que seuls les pires d’entre nous naissent sans une quelconque immunité – avait été lésée par des failles dans sa nature et son éducation, le rendant plus vulnérable aux prédateurs. Je voudrais penser, à tort peut-être, qu’il a tenté de résister. On peut concevoir que ce que j’ai vu ce jour-là devant la maison d’Ambar Strange, c’était juste un homme qu’une plaie infectée poussait à se mutiler. Mais j’espère encore que c’était plus que ça.
    À mon avis, Raum Buker tentait de se purger avant qu’il ne soit trop tard.

 

 

16

Contrairement à sa sœur, Ambar Strange ne m’a pas reconnu tout de suite et n’a pas manifesté d’animosité particulière en me voyant. Devant son expression à la fois déçue et légèrement soulagée quand elle a ouvert la porte – deux sentiments difficiles à exprimer en même temps –, je me suis dit qu’elle s’attendait plutôt à trouver un Raum Buker contrit. Elle paraissait fatiguée, mais du type de fatigue qui découle de plus qu’une mauvaise nuit.
    Je lui ai montré mon badge de détective privé et elle a grimacé en comprenant qui j’étais.
    - C’est vous le type qui a fourré un flingue dans la bouche de Raum? 
    - Non, c’était mon collègue.
    - Et vous n’avez pas essayé de l’arrêter?
    - C’est pas facile de le faire changer d’avis quand il a quelque chose en tête.
    Elle a médité là-dessus un moment :
    - J’imagine que Raum l’avait bien cherché.  Ça m’étonne que ce genre de chose ne lui arrive pas plus souvent.
    Elle avait toujours mon badge à la main. Elle l’a regardé de nouveau, puis elle a semblé comprendre la situation.
    - Alors qui vous a engagé? C’est comme ça que ça marche, non? Puisque vous n’êtes pas de la police. C’est pour Raum ou pour moi?
    - Raum, surtout. Quant à celui qui m’a engagé, c’est quelqu’un qui s’inquiète pour votre sœur. 
    Son visage s’est éclairé :
    - Will Quinn ! C’est lui, pas vrai?
    - Oui, c’est Will.
    - Il est gentil. Dolors aurait pu trouver bien pire.
    - Comme Raum?
    Son sourire s’est effacé.
Ouais, comme Raum.
    Elle a parcouru la rue des yeux, cherchant la voiture du voyou. 
    - Il est parti. 
    - Oh, il va revenir.
    - Ça n’a pas l’air de vous faire tellement plaisir.
    - C’est comme votre copain avec le flingue. Raum non plus ne change pas d’avis facilement quand il a quelque chose en tête.
    - Et là il a quoi en tête?
    Elle m’a lancé un regard froid.
    - À votre avis?
    C’était un exercice d’équilibriste de réagir aux petits arrangements sexuels des Strange, passés ou présents, sans paraître ni salace ni pudibond. Leur liaison compliquée rappelait l’ode au ménage à trois que célébrait la chanson folk « Triad » de David Crosby. Ça donnait assez envie d’attraper l’artiste par l’oreille pour le sermonner : « Est-ce que tu comprends maintenant, David, pourquoi à trois, ça ne peut pas marcher ?! »
    - On peut parler à l’intérieur? 
    - Ça ne plairait pas à Raum.
    - Raum n’a pas à le savoir.
    Ambar a croisé les bras. Le froid pouvait justifier son frisson, mais en l’occurrence il n’y était pour rien.
    - Il le saura, a-t-elle murmuré.
    J’ai repensé à sa sœur, et au tremblement qu’elle n’avait pas pu réprimer. J’ai revu Raum Buker gratter son tatouage jusqu’au sang. J’avais trois personnes avec la trouille au ventre, mais je ne savais pas si elles avaient peur de la même chose. Les sœurs Strange craignaient Raum Buker, mais ce n’était probablement pas réciproque.
    - Mademoiselle Strange, pourquoi Raum est-il de retour à Portland?
    - Il a purgé sa peine. Pourquoi est-ce qu’il ne reviendrait pas? 
    Je faisais mon métier depuis trop longtemps pour ne pas remarquer qu’elle éludait la question.
    - Vous savez où il était incarcéré ?
    - East Jersey.
    Une petite voix m’avait soufflé que Raum avait été bouclé dans le New Jersey. Je n’avais pas cherché les détails, le savoir enfermé quelque part me suffisait. 
    - Et vous savez pourquoi ?
    - Bah, il s’est fait choper.
    - Amusant... Et à part ça ?
    - Vous n’avez qu’à lui demander.
    - Il faudra bien que je m’y colle. Mais en attendant ce jour béni… Le Maine, c’est grand. Et entre Raum et Portland, ça n’a jamais été l’entente parfaite. Il y a beaucoup d’autres endroits où il aurait pu se rendre, et sans attirer l’attention. Est-ce qu’il est revenu à cause de vous ou votre sœur ?
    Son visage s’est contracté, comme si j’avais mis le doigt sur une vieille plaie. La réponse est sortie malgré elle.
    - Non. Il attend, a-t-elle annoncé en chargeant ce dernier mot d’une bonne dose de mépris.
    - Il attend quoi ?
    Elle a décroisé les bras et a exprimé de nouveau son dédain en balayant l’air de sa main droite.
    - Oh, rien. Il attend, c’est tout. Raum a toujours un plan pour se faire de l’argent facilement. Faudrait surtout pas qu’il travaille pour gagner sa vie.
    - Et le plan du moment, il vous en a parlé ?
    Elle a fait non de la tête.
    - Il a un peu de sous, mais il dit qu’il va en trouver plus. C’est tout ce que je sais. Et puis pourquoi je vous raconte tout ça ? Bordel, je ne devrais même pas être en train de vous parler. Il faut que vous partiez, tout de suite. Je n’ai rien à vous dire.
    Elle a fait mine de rentrer chez elle. Je n’avais plus beaucoup de temps. 
    - Encore une question, ai-je tenté.
    Elle a cogné doucement la tête contre le chambranle, exaspérée.
    - Quoi ?
    - Pourquoi vous vous disputiez, tout à l’heure ?
    - Vous nous avez vus ?
    - En partie. Entendus aussi.
    - La vitre de ma porte de derrière a été abîmée cette nuit. Ça m’embête un peu, je me demande si quelqu’un n’a pas essayé d’entrer. Mais Raum pense que c’était juste un animal. 
    - Qu’est-ce qui lui fait dire ça ?
    - La moustiquaire de la porte battante est toute déchirée et le verre est rayé.
    - Je peux jeter un œil si vous voulez ?
    - Certainement pas.
    Et sur ce, Ambar Strange m’a fermé la porte au nez.