John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

2880px-English_language_-_United_States,

17

Il aurait dû être évident, dès ce moment-là, que je devais laisser tomber pour de bon les histoires de Raum Buker et des sœurs Strange, quels que soient leurs tenants et aboutissants. Ni Dolors ni Ambar ne m’avaient accueilli à bras ouverts, et Raum Buker n’allait certainement pas montrer plus d’enthousiasme. D’un autre côté, c’était la curiosité qui m’avait poussé à choisir ce métier et à ce stade, il était trop tard pour une réorientation professionnelle.
    De plus, mon obstination n’était pas seule responsable. Raum était dans le pétrin jusqu’au cou et partageait maintenant ses emmerdements avec les sœurs Strange. Elles se croyaient sans doute capables de le gérer. Et dans des circonstances plus normales, ç’aurait été gagné d’avance. Raum ne faisait pas le poids face à deux nanas futées comme elles – la plupart des hommes ne faisaient déjà pas le poids face à une seule nana futée. Cela dit, on ne pouvait décemment pas regarder quelqu’un lacérer sa propre chair, surtout quelqu’un qui traînait un passé plus que douteux, sans s’inquiéter pour ceux qui se trouvaient dans son orbite. Si j’arrêtais tout et que quelque chose arrivait à l’une des frangines, voire aux deux, j’aurais cet échec sur la conscience. Et de la culpabilité, j’en avais déjà bien assez à revendre.
    Pendant mon déjeuner au Bayou Kitchen, j’ai passé quelques coups de fil et fouiné sur le Web. Raum Buker avait effectivement été écroué à la prison d’East Jersey. Conformément à la justice pénale de l’État, il avait pris cinq ans pour homicide involontaire – il s’en était vraiment bien sorti. Il avait tué un homme du nom de Clayton Dempsey pour une place de parking. L’accrochage initial s’était poursuivi dans un bar, où il s’était envenimé : Dempsey avait menacé Raum avec une bouteille cassée et Raum lui avait porté un coup fatal avec le couteau à citron du barman.
    Deux ou trois témoins s’étaient ensuite rétractés pour prétendre que Dempsey n’avait jamais brandi la bouteille, mais le doute était déjà suffisamment ancré dans l’esprit des jurés pour que Raum Buker évite la peine pour crime assortie de vingt à trente ans de prison. C’était la parole de la défense qui avait primé, une accusation de provocation justifiée par l’élan de la passion. Raum en avait pris pour cinq ans. Il avait passé cinquante-trois mois en taule, le minimum obligatoire dans le New Jersey. La prison d’East Jersey était la deuxième plus vieille de l’État et accueillait des détenus de haute, moyenne et basse sécurité. Être incarcéré là-bas n’était pas une mince affaire et personne n’aurait songé à y retourner pour retâter de son hospitalité, même si ce n’était pas aussi moche que dans la prison d’État de Trenton, sinistre à souhait et réputée pour sa violence carcérale. Si le pentacle tatoué sur Raum Buker constituait tout ce qu’il avait récolté comme cicatrices sur près de cinq ans en taule, il pouvait se flatter de sa bonne fortune.
    J’étais curieux de connaître ses fréquentations là-bas. Le type qui s’offre une paire d’éclairs à la SS sur le bras, on sait qu’il a frayé avec des suprématistes blancs. Celui qui se fait tatouer à l’effigie des Hells Angels va probablement s’acheter une bécane. Mais le détenu qui ressort avec un symbole paranormal sur la peau… Celui-là, on peut être sûr qu’il s’est fait de drôles de copains.

 

18

Raum Buker s’était trouvé un meublé pas loin de Cumberland Avenue, dans la résidence de Braycott Arms, un ancien hôtel de gare. La gare d’Union Station, sur la rue St John, avait été rasée en 1961 pour céder la place à un centre commercial que personne n’avait jamais aimé. Pourtant, à cette époque, tout laisser présager le monopole futur de la voiture. Mais cette vieille gare était spéciale, même à l’aulne de l’architecture ferroviaire majestueuse du xixe siècle. Elle avait des airs de château fort, avec ses murs de granit rose et sa tour d’horloge. Quand celle-ci était tombée, toute la ville avait versé une larme. En tout cas, c’était ce que mon grand-père m’avait toujours raconté.
     Par contre, personne n’allait pleurer si le Braycott Arms finissait en chantier de démolition, surtout si quelques-uns de ses résidents partaient avec. Même au bon vieux temps, l’adresse attirait déjà des voyageurs bien moins chics que ceux de l’auberge toute proche, qui était à présent un hôtel de luxe. Quant aux propriétaires actuels du Braycott, ils avaient la réputation de tolérer les comportements délictueux, voire de les encourager. S’ils avaient réclamé un extrait de casier judiciaire à chaque locataire potentiel, tous les logements auraient été vides. Ceux-ci n’avaient d’ailleurs pas vraiment vocation à servir de chez-soi. Ils faisaient plutôt guise de zone de transition. Les services de probation tentaient de décourager les détenus récemment libérés d’y prendre une chambre. Leur choix était cependant limité, la majorité des propriétaires rechignant, ce qui se comprend, à accueillir des malfaiteurs. Il n’était donc pas rare que le Braycott héberge plus d’individus au casier judiciaire florissant que la prison du comté elle-même. 
    Le type qui gérait la résidence depuis belle lurette s’appelait Bobby Wadlin. Il vivait et travaillait dans un studio à l’entrée du bâtiment. Sédentaire aguerri, il passait toutes ses journées derrière une vitre en plexi rayée avec une ouverture pour les loyers, le courrier ou les clés. On disait qu’il n’avait jamais pris de congés. Quand des conflits éclataient à cause d’un défaut de paiement ou de dégâts dans un studio, il s’efforçait, à contrecœur, de jouer les modérateurs pour les proprios invisibles, tel Simon de Cyrène réquisitionné pour aider Jésus à porter sa croix sur le chemin du Calvaire. Étant donné que Wadlin faisait lui-même partie des propriétaires, avec deux frères et une belle-sœur dont la participation se limitait à encaisser les loyers, les négociations étaient rondement menées, le plus souvent au détriment des locataires impliqués.
    Fidèle à lui-même, Wadlin était assis derrière sa vitre lorsque je suis arrivé. Il regardait un vieux western en noir et blanc sur une télé portative connectée à un lecteur de DVD. Les westerns, c’était tout ce qui l’intéressait, et toujours en noir et blanc. Si le film avait été tourné en couleurs, il changeait le réglage pour le voir en monochrome. Il y avait probablement une métaphore là-dessous, mais elle n’aurait en rien modifié la sympathie que j’éprouvais pour lui – c’est-à-dire aucune. Malgré le froid, il portait une chemise à manches courtes et une cravate digne d’un aveugle. Les teintes criardes étaient peut-être une tentative pour compenser le gris absolu du reste de son existence.
    - Bobby, l’ai-je salué.
    Wadlin n’a pas décollé les yeux de son écran.
    - Je suis occupé.
    - Raum Buker.
    - Quoi, Raum Buker ?
    - Il est là ?
    Il a quitté péniblement la télé des yeux, juste le temps de vérifier le tableau à clés. Les résidents n’avaient pas le droit de sortir avec, même pas brièvement, pour éviter qu’elles ne tombent dans de mauvaises mains. On ne sait jamais, quelqu’un aurait pu entrer subrepticement pour désinfecter les lieux.
    - Non, a répondu Wadlin.
    - J’aimerais jeter un coup d’œil à sa chambre.
    - Nos pensionnaires tiennent à leur vie privée et à leur sécurité.
    J’ai glissé un billet de 20 dollars dans l’ouverture. Will Quinn n’allait probablement pas me le reprocher. Quant à Wadlin, ça aurait pu le vexer qu’on lui graisse la patte, étant donné sa situation financière confortable. Mais ce n’était pas le genre à rendre un service pour rien. C’était un homme de principes. Par ailleurs, il savait que s’il ne m’aidait pas, je n’allais pas manquer de lui rendre la monnaie de sa pièce à un moment ou un autre. Ce n’était pas la première fois que j’avais affaire au Braycott, et probablement pas la dernière.
    Il a sorti un double de clé d’un tiroir, laissant l’originale au crochet au cas où Raum Buker rentrerait. 
    - Restez pas trop longtemps là-haut, a-t-il grommelé.
    - Je vais essayer de ne pas déranger la poussière.
    - Bonne idée, a-t-il conclu en retournant à son film. Je préviens les rats de votre arrivée.

 

19

Les chambres du Braycott Arms étaient plus grandes que la plupart des chambres d’hôtel mais plus petites qu’un studio moyen. L’escalier et les couloirs sentaient la popote et la lessive, et les portes fermées laissaient filtrer de la musique et le boucan des télés allumées. La peinture était défraîchie, le plancher rayé, et le plafond avait plus de craquelures qu’un tableau du Moyen  ge. 
    Le studio de Raum Buker occupait un coin, au deuxième étage. Je n’ai croisé qu’un seul résident dans l’escalier, et il était trop absorbé par sa conversation téléphonique sur le cannabis pour me remarquer. Il empestait la salle de culture, d’ailleurs, condition indispensable pour occuper les lieux. Depuis que le Maine avait légalisé l’usage personnel de marijuana, son odeur douceâtre envahissait tout. Il suffisait de monter dans un Uber pour avoir sa dose. Et si on y restait trop longtemps, on était pris d’une envie soudaine de nuggets et d’écouter Dark Star en boucle.
    Quelqu’un s’époumonait dans la chambre d’à côté, une seule voix énervée, en pleine dispute. Mais la personne ne semblait pas être au téléphone, malgré le flot d’injures et d’obscénités coupé par des sanglots intermittents. Le monologue venait se noyer dans le brouhaha incessant de Braycott Arms qui n’était pas sans me rappeler la prison. C’était peut-être pour cette raison, entre autres, que certains résidents préféraient rester ici – à eux aussi, le bruit évoquait la taule. J’avais connu des détenus que le silence empêchait de dormir pendant des mois après leur libération. 
    J’ai toqué doucement chez Raum. Certes, sa clé était accrochée à la loge, mais ça ne signifiait pas pour autant qu’il n’y avait personne. La liste de ceux qui étaient morts à cause de cette erreur stupide était d’une longueur fastidieuse. Comme personne n’a répondu, je suis entré. Chaque porte du couloir étant dotée d’un judas, pas moyen de savoir si j’étais observé, mais je comptais sur le fait que les locataires préféraient se mêler de leurs affaires tant qu’on ne se mêlait pas des leurs.
    Le studio de Raum Buker sentait très fort l’eau de Javel, mais au moins il était propre. La porte ouvrait directement sur la pièce unique, avec des fenêtres sur deux murs. Le mobilier consistait en un petit lit, un bureau et une chaise, un canapé en vinyle, un plan de cuisson et un micro-ondes. Il y avait aussi un réfrigérateur et un placard. Le lit était fait et dans la salle de bains, une tasse et une assiette séchaient sur un égouttoir. Une télévision à écran plat, un modèle bon marché, était fixée au mur en face du lit, sa télécommande reliée à la table de chevet par un câble épais. La pièce était dépourvue de tableaux ou d’une quelconque décoration. Par contre, il y avait une grosse tache au-dessus du canapé, peut-être un vestige mal dissimulé de la cervelle du précédent locataire, ou de celle de quelqu’un d’autre.
    La présence de Raum Buker passait presque inaperçue. Quelques vêtements étaient accrochés dans le placard et il avait rangé ses chaussettes, sous-vêtements et tee-shirts séparément dans des tiroirs. Une paire de bottes et des tennis étaient disposées sur une feuille de plastique près de la porte. Sur une étagère au-dessus des plaques de cuisson se trouvaient du café, du sucre, des céréales, du pop-corn pour micro-ondes et du pain de mie. Le frigo contenait du lait et de la margarine. Il y avait une valise sous le lit. Elle n’était pas verrouillée et ne renfermait rien d’intéressant. 
    Tout était bien rangé, ce qui n’était pas étonnant de la part d’un ex-taulard. Les prisonniers apprenaient à tirer le maximum de leur petit espace, et le Braycott Arms n’était pas le genre d’endroit à encourager quiconque à se mettre à l’aise. Mais ce studio me donnait malgré tout l’impression de n’être qu’un refuge temporaire. En cinq minutes, Raum pouvait plier bagage et déguerpir sans laisser de traces. Peut-être qu’il avait une autre planque ailleurs dans le comté, parce qu’il était quand même surprenant que ses biens terrestres se limitent à ça. Le pot-de-vin que j’allais facturer à Will Quinn ne m’avait absolument rien appris.
    Avant de partir, j’ai quand même jeté un dernier coup d’œil à la salle de bains. L’armoire à pharmacie était ouverte. Je n’y ai trouvé que des comprimés antiacides et de l’ibuprofène, en plus de somnifères à base de plantes qui me confirmaient que Raum avait du mal à faire ses nuits. La seule chose qui sortait de l’ordinaire était une trace de poussière noire entre les deux robinets du lavabo. Je n’avais repéré ça nulle part ailleurs. 
    Par réflexe, j’ai refermé la porte de l’armoire à pharmacie. Dans le miroir, mon visage m’observait. Mais quelque chose s’y superposait, un dessin sur la glace, tracé avec quelque chose comme de la suie: 

 

Peut-être n’étais-je pas le premier importun à pénétrer chez Raum Buker ce jour-là…

 


20

Il fallait que je file. J’ai pris une photo de la marque sur le miroir avec mon téléphone, puis j’ai vérifié par l’œilleton que le couloir était désert. Désert mais flou, ce qui me dérangeait, sans que je sache trop pourquoi. Peut-être quelque chose que j’avais lu. Inutile de forcer, ça ne me reviendrait pas. Je suis sorti et j’ai verrouillé la porte.
    En vérifiant la cage d’escalier j’ai vu Raum Buker, déjà au premier, qui grimpait les marches quatre à quatre. Bobby Wadlin aurait pu appeler pour me signaler son arrivée, mais ça m’aurait étonné de lui. Pourtant, si Raum avait voulu lui faire un esclandre à cause d’un intrus, Wadlin aurait simplement pu prétexter qu’on avait pris la clé à son insu, laissant Raum se débrouiller avec la logistique une fois calmé.
    Je ne pouvais pas prendre l’ascenseur, il n’y en avait pas à mon niveau. Je suis donc monté sans bruit au troisième, attentif aux pas juste en dessous. J’ai entendu Raum traverser le couloir, puis ouvrir sa porte et la refermer. Je me suis demandé quelle serait sa réaction en découvrant le symbole dans la salle de bains. Ce n’était pas impossible qu’il l’ait dessiné lui-même sur le miroir, mais vu sa maniaquerie c’était tout de même peu probable. J’ai envisagé de m’attarder un peu dans l’espoir d’entendre quelque chose. Un coup de fil, peut-être. Mais dans un lieu bourré de criminels, dont certains avaient sûrement des choses à cacher et d’autres ne me portaient pas dans leur cœur, ça n’aurait pas été très futé. Il en va ainsi de ma profession : au cours de ma vie, je m’étais sans doute fait plus d’ennemis que d’amis. Même si des ennemis comme ça, on pouvait en être fier.
    Puisque il était hors de question que je me planque, je suis redescendu à la loge. Bobby Wadlin regardait toujours ses cowboys et ses Indiens.
    - On dirait que Raum Buker est rentré, lui ai-je dit.
    - C’est parce qu’il crèche ici. Un homme est libre de regagner son domicile quand ça lui chante. Tant qu’il paye son loyer, en tout cas.
    Puis, en soulevant un sourcil interrogateur, il a ajouté :
    - Vous avez taillé le bout de gras ?
    - On verra ça une autre fois.
    - Vous n’êtes pas aussi bête qu’on le raconte, alors.
    Ne sachant pas trop comment prendre cette réflexion, j’ai préféré laisser tomber.
    - Est-ce que quelqu’un est entré chez lui aujourd’hui ? 
    - Pas un chat. Enfin, si on considère que vous n’êtes jamais passé.
    - Une femme de ménage, peut-être ?
    - Pour ne pas payer le supplément, Buker fait son propre ménage. Il n’est pas le seul mais lui, il sait le faire. C’est pas le cas de tout le monde ici, je vous le dis. On vérifie les studios régulièrement, des fois que ça commencerait à puer.
    - Vous avez vu passer des inconnus, aujourd’hui ?
    Wadlin a pointé du doigt une pancarte sur le plexiglas : « Pas de visite aprés 17 h. »
    - Il n’est pas encore 17 h. Et il faut un accent grave à « après ».
    - Justement, je ne m’intéresse aux visiteurs qu’après. Et si vous voulez jouer à la maîtresse, vous pouvez aller voir ailleurs.
    - Pas de problème. Je ne voudrais surtout pas me mêler de vos cours de maintien.
    J’ai remarqué une caméra de sécurité braquée sur l’entrée.
    - Ça enregistre, ce truc ? 
    - C’est un peu le but.
    - Et celle de derrière ?
    Je me souvenais en avoir vu une lors de précédentes visites.
    - Celle-là est hors service, un rat a grignoté les câbles. Elle a un effet dissuasif quand même, surtout que les locataires pensent qu’elle fonctionne.
    - Y aurait-il la moindre chance que je puisse voir les enregistrements de celle qui marche ?
    - Aucune chance.
    - Vous êtes vraiment un cas, Bobby.
    - C’est ce que me répétait toujours ma maman.
    - Avant de vous enfoncer la tête sous l’eau, probablement.
    Bobby Wadlin s’est envoyé un bonbon dans la bouche, a monté le son de sa télé et acquiescé gravement.    
    - Elle avait une sacrée poigne, a-t-il conclu.