John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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La petite heure que j’avais pensé facturer le matin même à Will Quinn risquait finalement d’être la meilleure partie de ma demi-journée de boulot, et ce n’était que le début. Raum Buker allait bien finir par remarquer le symbole sur le miroir de sa salle de bains, et quelque chose me disait qu’il en comprendrait le sens. Autrement, pourquoi le laisser là ? Je tenais à être dans les parages pour voir ce qu’il allait faire.
    J’ai donc attendu dans ma voiture, en face du Braycott Arms. J’en ai profité pour chercher sur le Web tout ce qui concernait runes, paganisme, occulte, et tout un tas de termes qui éveilleraient sans aucun doute les pires soupçons si mon téléphone était saisi comme pièce à conviction. Il ne m’a pas fallu longtemps pour trouver des réponses. Le symbole païen sur le miroir signifiait « fléau » ou « mortel ». Soit quelqu’un avait un sens de l’humour très spécial, soit Raum allait regretter encore plus son nouveau tatouage, et pas que.
    Sa voiture était garée plus loin. En-dehors d’une casse, il n’y avait que sur le parking du Braycott qu’on pouvait espérer trouver un véhicule en plus mauvais état que cette Chevrolet. Si un incendie se déclenchait, ça ne m’aurait pas étonné que certaines de ces bagnoles préfèrent s’immoler par le feu plutôt que de continuer à rouler. Un quart d’heure a passé, puis une demi-heure, sans que Raum réapparaisse. Je préférais ne pas retourner dans le bâtiment. En plus de me coltiner Bobby Wadlin à nouveau, je risquais de me retrouver face à un Raum éventuellement pris de panique dans un espace confiné. Je ne savais pas s’il était armé, mais il y avait des chances que oui. Les hommes de son espèce carburaient à l’instinct et réagissaient à la menace, toute potentielle qu’elle soit, le flingue à la main. La loi interdisait à toute personne condamnée à une peine d’au moins un an de posséder une arme, mais ce public était justement le dernier à suivre les règles au pied de la lettre.
    J’ai décidé de passer le temps en donnant un coup de fil à Chris Attwood, responsable régional au département pénitentiaire du Maine. Il avait son bureau sur l’avenue Park, pas loin de la rue où je m’étais garé. On s’était rencontrés quand l’un de ses détenus, un homme nommé Jerome Burnel, un pauvre malheureux qui n’aurait jamais dû se retrouver derrière les barreaux, m’avait appelé à la rescousse. J’étais parvenu à l’innocenter, mais trop tard : le bougre était déjà mort. L’affaire avait marqué Attwood. Moi aussi, d’ailleurs. À cause de mon rôle dans cette histoire, ma fille Sam avait failli y passer.
    - Monsieur Parker, s’est étonné Attwood, bonté divine !
    - On dit encore « bonté divine » ? La dernière fois que j’ai entendu ça, une vieille dame parfumée à la lavande remettait Morgan Freeman à sa place.
    - Le département tient à conserver une certaine bienséance. Qui sait, ça pourrait déteindre sur nos clients.
    - À propos, j’en ai justement un qui pourrait vous faire revoir vos aspirations : Raum Buker.
    - Il paraîtrait qu’il est dans les parages, a regretté Attwood. La marée se retire mais finit toujours par remonter… Qu’est-ce qu’il a fait ?
    - Officiellement, rien à part énerver son monde. Mais ça, c’est son état habituel. Officieusement, j’ai l’impression qu’il porte la poisse et qu’elle pourrait être contagieuse.
    - Je ne me suis pas occupé de son dossier, sa contrôleuse judiciaire était Jo Niles. Elle est en tournée d’inspection aujourd’hui, mais je peux lui demander de vous appeler.
    - Si elle pouvait m’épargner quelques recherches, je m’engage à lui offrir une bonne bouteille.
    - Je vais voir ça. De quoi avez-vous besoin ?
    - Raum vient de purger une peine de cinq ans pour homicide involontaire à la prison d’État d’East Jersey. Cette info était facile à trouver. Mais j’aimerais aussi savoir qui étaient ses compagnons de cellules – si tant est qu’il en avait – et avec qui il aurait pu se lier d’amitié là-bas.
    J’ai patienté le temps qu’Attwood prenne des notes.
    - Vous avez déjà une idée en tête ?
    - Je pense qu’il s’agit de quelque chose lié au paranormal. Raum s’est fait tatouer un motif ésotérique.
    Une longue pause a suivi.
    - Avec vous, a annoncé finalement Attwood, pas étonnant.
    C’était dit sans mépris ni moquerie. Après ce qui était arrivé à Jerome Burnel, il savait à quoi s’en tenir.
    Raum Buker est sorti du Braycott Arms au moment précis où je raccrochais. 

 

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Dans une chambre de motel près du Maine Mall, une silhouette était assise devant un ordinateur portable sur lequel s’affichait une image figée de Raum Buker au Braycott Arms. La propreté des lieux n’était pas sans rappeler celle du studio de Raum. Les traces d’une présence humaine y étaient cependant encore moins visibles, à l’exception bien sûr de leur unique occupant. Quoique d’aucuns auraient pu rechigner à qualifier celui-ci d’« humain ». Le lit était toujours fait, la salle de bains à peine utilisée, la penderie était vide, et tout ce dont il avait besoin dans ses déplacements tenait dans une vieille sacoche en cuir, de celles qu’affectionnaient autrefois les médecins alcooliques du Far West. Il l’emportait avec lui quand il recourait aux services de ménage – ce qu’il faisait chaque jour – et, le temps que la chambre soit prête, il la déposait à ses pieds avant de déguster ses œufs pochés garnis de frites de pommes dans le Cracker Barrel du coin.
    Chaque matin, il fripait les oreillers et enlevait les draps du lit même s’il n’y avait pas dormi. Dans la salle de bains, il mouillait les serviettes et les jetait dans la baignoire, juste pour donner l’impression qu’elles avaient servi. S’il se reposait, c’était pendant la journée, et pas plus d’une heure ou deux. Comme certains mammifères, il vivait surtout la nuit. De plus, il souffrait constamment, et rester couché lui était particulièrement difficile. Il s’auto-médicamentait avec ce qu’il trouvait en vente libre et un supplément de stupéfiants illégaux si besoin était. 
    Floriana, la femme de ménage qui s’occupait de sa chambre, y avait remarqué une odeur particulière mais pas désagréable qu’elle associait à son arrière-grand-père, son bisabuelo Adelardo, qui avait passé toute sa vie dans une immense villa située dans le quartier Miguel Aleman, à Mérida. Au fil des années, l’argent se faisant rare, Adelardo avait dû louer de plus en plus de chambres, jusqu’à se retrouver au grenier, locataire dans sa propre demeure. Cela ne l’avait jamais empêché de cirer ses chaussures chaque matin et d’enfiler une chemise et une cravate pour aller flâner des heures durant vers la Plaza de la Independencia, avant de se rendre au Cardenal pour se rincer le gosier d’un verre, un seul, de Tepeztate. Tout miséreux qu’il était devenu, il tenait à ne pas se négliger.
    Le dimanche, Adelardo sortait un flacon sans étiquette de ce parfum si spécial, dont il se mettait quelques précieuses gouttes avant de se rendre à la cathédrale pour la messe. Personne dans la famille ne savait d’où venait cette mystérieuse eau de Cologne, mais c’était son arôme à base de rose et de civette que Floriana retrouvait dans la 313. Elle en ressentait une déférence instinctive pour son occupant, M. Kepler, un respect que les cinq dollars qu’il lui laissait chaque matin ne pouvaient qu’accentuer. Pourtant la chambre était faite en un tournemain et souvent elle était aussi impeccable que la veille, sinon plus. (Floriana avait beau être femme de ménage depuis trente ans, les mille et une manières qu’avaient des gens apparemment ordinaires de souiller une chambre de motel l’étonnaient toujours.)
    Pour Floriana, il importait peu que M. Kepler ait l’air bizarre ou qu’elle ne l’ait jamais entendu parler. Le fait que ses vêtements, vus de près, étaient plus sales et usés qu’il n’y paraissait ne l’inquiétait pas non plus. Il en avait été de même avec son bisabuelo. S’ils se croisaient dans les couloirs, M. Kepler soulevait son chapeau et souriait – un geste curieusement vieillot dans ce monde où la bonté et la courtoisie passaient souvent pour une faiblesse – tout en entrouvrant les lèvres, laissant apercevoir des dents à l’émail strié de jaune trop grandes pour sa bouche.
    Pourtant, malgré les nombreuses qualités dont M. Kepler était incontestablement doté, Floriana s’efforçait d’éviter les rencontres et, lorsque celles-ci se produisaient, elle s’abstenait consciencieusement de croiser son regard sous peine de tressaillir. De même, elle ne passait pas plus de temps qu’il n’en fallait dans la chambre. Elle mettait des gants en caoutchouc et se lavait même les mains au désinfectant quand elle avait fini.
    Et elle dormait mal. Floriana avait deux emplois – elle faisait aussi de la mise en rayon au supermarché Shaw’s quatre soirs par semaine et le samedi –, il n’était donc pas étonnant qu’elle s’écroule d’épuisement en rentrant. Mais depuis quelques nuits, elle ne dormait plus aussi bien. Elle se réveillait dans le noir et ressentait l’envie soudaine de vérifier toutes les portes et fenêtres de l’appartement où elle vivait avec son mari et leurs deux grands enfants. Elle avait essayé de résister, mais plus elle attendait dans son lit, plus elle était aux aguets et préoccupée. Alors elle se levait le plus discrètement possible, faisait le tour de la maison et retournait se coucher, pour se réveiller à nouveau un peu plus tard et rejouer le même numéro.
    Quatre nuits à mal dormir.
    Quatre matinées à nettoyer la chambre de M. Kepler.
    Et parfois, alors qu’elle s’assurait que les portes étaient bien verrouillées, Floriana croyait sentir un léger parfum de rose et de civette. Était-ce l’odeur de la folie ?

 

 

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Devant le Braycott Arms, Raum Buker s’est arrêté en entendant son nom. Il n’avait pas l’air surpris de me voir. Bobby Wadlin avait peut-être décidé de se couvrir et avait avoué que je m’étais renseigné sur lui, entre autres, tout en s’abstenant de révéler son rôle de passeur de clé. Ou alors, les sœurs Strange l’avaient informé de mes visites. Si une seule l’avait fait, je parierais que c’était Ambar.
    - Qu’est-ce que tu veux ? a demandé Raum.
    - Parler.
    Il a regardé derrière moi comme s’il s’attendait à voir les frères Fulci débouler dans un nuage de poussière, deux rhinocéros en furie sillonnant les plaines du Serengeti. Ses yeux ne sont revenus sur moi que lorsqu’il s’est convaincu que personne n’allait lui sauter dessus. L’aplomb manifesté au Great Lost Bear s’était volatilisé, et en plus de la peur – palpable – il dégageait autre chose. Il semblait étrangement calme, de cette sérénité sinistre qui s’empare de certains individus quand le pire est arrivé.
    - Pourquoi tu es allé déranger Ambar ?
    Bingo. Il faudrait que je pense à acheter un billet de loto. 
    - Elle a dit que je l’avais dérangée ?
    - Elle a dit que tu fouinais. En ce qui te concerne, c’est du pareil au même.
    Accordons-le, la réplique était bonne.
    - Certains se font du souci pour les sœurs Strange, ai-je expliqué.
    - À cause de moi ?
    - À cause de toi.
    - Ils n’ont pas à s’en faire, s’est-il défendu, je n’ai jamais fait de mal à une femme.
    Ce n’était pas la première fois que j’entendais ça de la bouche d’un homme, souvent avec ce même ton arrogant et complaisant. Ce que j’en déduisais était que ces fiérots avaient voulu frapper une demoiselle, mais avaient finalement résisté à la tentation, ce qui faisait d’eux des mecs bien.
    - C’est peut-être vrai, mais du mal, tu en as quand même fait. Ce menuisier que tu as esquinté au rabot n’a plus ses jambes d’antan. Et derrière ces cinq ans à East Jersey, il y a un macabé six pieds sous terre.
    - Pour ce qui est de compter les corps, tu t’y connais. Tu devrais investir dans un cimetière.
    - Bon, on peut continuer à marquer des points ou bien on peut discuter.
    Il a jeté un œil sur sa montre.
    - Alors allons-y, a-t-il repris, je peux t’écouter maintenant à condition que ce soit la dernière fois que je doive le faire. Mais grouille-toi. 
    - Parle-moi du tatouage en pentacle.
    Il s’attendait à tout, mais pas à ça.
    - Quoi, le tatouage ?
    - Tu l’as eu où, et pourquoi ?
    - Des tatouages, j’en ai plein.
    - Comme celui-là, non.
    Inconsciemment, il l’a gratté à travers le tee-shirt. Il s’est arrêté quand il s’en est rendu compte, trop tard pour ne pas rouvrir la plaie et tacher le tissu de sang.
    - Je l’ai vu dans un livre, a-t-il expliqué. Je l’ai trouvé intéressant, différent. En fait, j’aurais pas dû.
    - Je veux bien le croire. De quoi as-tu peur, Raum ?
    - Pas de toi et tes potes en tout cas, a-t-il dit.
    Et le Raum d’avant, l’abruti, a levé les yeux un moment puis a sombré dans le silence. Quant au nouveau Raum, son cœur n’y était pas, il ne manifestait que de la gène devant son crâneur d’alter ego. 
    - Écoute, a-t-il repris, je ne veux plus d’histoire avec toi ou les Fulci. Je n’aurais pas dû me rendre au Bear l’autre soir, et j’aurais peut-être pas dû revenir à Portland. Mais le fait est que j’y suis, et que j’ai des affaires à régler.
    - Quelles affaires ?
    - Rien qui te regarde. En tout cas, quand j’aurai fini, tu ne me reverras plus. Je ferai tout mon possible pour éviter Dolors et Ambar. Entre toi et moi, il n’y a pas de problèmes. À moins que tu en cherches.
    C’est alors qu’il s’est passé quelque chose de vraiment bizarre. La seule description que je peux en faire est que le visage de Raum Buker s’est mis à grimacer, formant un sourire qui n’était pas le sien. De derrière son regard, une présence est apparue qui n’avait rien à faire là, comme un intrus observant l’extérieur par la fenêtre d’une maison familière.
    - C’est ça que tu veux, Monsieur Parker ? 
La voix de Raum était dissonante, comme une échelle diatonique ratée.
    J’ai désigné sa main gauche et le rouge qui lui gouttait des doigts.
    - Tu saignes, tu devrais faire soigner ça.
    Et je l’ai laissé à sa douleur.

 


23

Raum Buker est sorti du Braycott Arms et s’est arrêté en entendant son nom. Il n’avait pas l’air surpris de me voir. Bobby Wadlin avait peut-être décidé de se couvrir en lui disant que je m’étais renseigné sur lui (et pas que) tout en s’abstenant de révéler son rôle de passeur de clé. Ou alors les sœurs Strange l’avaient informé de mes visites. Si c’était le cas, j’aurais parié que c’était Ambar.
    - Qu’est-ce que tu veux ? a demandé Raum.
    - Parler.
    Il a regardé derrière moi comme s’il s’attendait à voir les frères Fulci débouler dans un nuage de poussière comme deux rhinocéros en furie sillonnant les plaines du Serengeti. Ses yeux ne sont revenus sur moi que lorsqu’il a été rassuré. L’aplomb manifesté au Great Lost Bear s’était volatilisé. Et en plus de la peur – palpable –, il dégageait autre chose. Il semblait étrangement calme, de cette sérénité sinistre qui s’empare de certains individus quand le pire est arrivé.
    - Pourquoi tu es allé déranger Ambar ?
    Bingo. C’était ma journée pour jouer au loto. 
    - Elle a dit que je l’avais dérangée ?
    - Elle a dit que tu fouinais. En ce qui te concerne, c’est du pareil au même.
    Accordons-le, la réplique était bonne.
    - Certains se font du souci pour les sœurs Strange, ai-je expliqué.
    - À cause de moi ?
    - À cause de toi.
    - Je vois pas pourquoi, j’ai jamais levé la main sur une femme.
    Ce n’était pas la première fois que j’entendais ça de la bouche d’un homme, souvent avec ce même ton arrogant voire complaisant. Ce que j’en déduisais en général, c’était qu’ils avaient eu très envie de frapper une femme mais avaient finalement résisté à la tentation, ce qui faisait d’eux des mecs bien.
    - C’est peut-être vrai. Mais du mal, tu en as fait bien assez. Ce menuisier que tu as esquinté au rabot n’a plus ses jambes d’antan. Et derrière ces cinq ans à East Jersey, il y a un macchabée six pieds sous terre.
    - Pour ce qui est de compter les corps, tu t’y connais. Tu devrais investir dans un cimetière.
    - Bon, on peut continuer à marquer des points ou bien on peut discuter.
    Il a jeté un œil sur sa montre.
    - Alors vas-y, crache le morceau. Je veux bien t’écouter maintenant si c’est la dernière fois que j’entends ta voix. Mais grouille-toi. 
    - Parle-moi du tatouage en pentacle.
    Apparemment, il s’attendait à tout sauf à ça.
    - Eh ben quoi, le tatouage ?
    - Tu l’as eu où, et pourquoi ?
    - Des tatouages, j’en ai plein.
    - Mais pas comme celui-là.
    Inconsciemment, il l’a gratté à travers le tee-shirt. Il s’est arrêté dès qu’il s’en est rendu compte mais la plaie s’était déjà rouverte et le tissu était mouillé de sang.
    - Je l’ai vu dans un livre. Je l’ai trouvé intéressant, différent. En fait, j’aurais pas dû.
    - Je veux bien le croire. De quoi as-tu peur, Raum ?
    - Pas de toi et tes potes, en tout cas.
    Et le Raum d’avant, l’abruti, a levé brièvement le menton avant de sombrer dans le silence. Mais pour le nouveau Raum, le cœur n’y était pas. Il semblait ne ressentir que de la gêne devant son crâneur d’alter ego. 
    - Écoute, a-t-il repris, je ne veux pas d’histoires avec toi ou les Fulci. Je n’aurais pas dû me rendre au Bear l’autre soir, et j’aurais peut-être pas dû revenir à Portland. Mais le fait est que j’y suis, et que j’ai des affaires à régler.
    - Quelles affaires ?
    - Rien qui te regarde. En tout cas, quand ce sera réglé, tu ne me reverras plus. Je ferai tout mon possible pour éviter Dolors et Ambar. Et j’ai pas de raison de t’en vouloir. Sauf si tu me cherches.
    C’est alors qu’il s’est passé quelque chose de vraiment bizarre. Tout ce que je peux dire, c’est que le visage de Raum Buker s’est mis à grimacer pour former un sourire qui n’était pas le sien. Derrière son regard est apparue une présence qui n’avait rien à faire là, comme un intrus qui observerait l’extérieur par la fenêtre d’une maison familière.
    - C’est ça que tu veux, Monsieur Parker ? 
La voix de Raum était dissonante, comme une échelle diatonique ratée.
    J’ai désigné sa main gauche dégoulinante de sang.
    - Tu saignes, tu devrais t’occuper de ça.
    Et je l’ai laissé à sa douleur.

 


24

Ce soir-là, je me suis rendu chez Will Quinn pour le tenir au courant de ce que, dans le jargon des métiers d’investigation, l’on nomme « progrès » – surtout quand vient le moment de présenter la facture et qu’il n’y en a pas eu beaucoup. Je ne lui ai rien caché ; il n’y avait pas grand-chose à taire, et de toute façon je n’avais d’obligations envers aucune partie prenante à part Will lui-même. Le seul détail que j’ai préféré garder pour moi, en tout cas pour l’instant, concernait ce changement bizarre dans la voix et l’expression de Raum Buker à la fin de notre conversation. Je ne voulais pas donner à Will l’impression qu’un rien me fichait la trouille, même si j’aurais pu lui raconter par le menu les multiples occasions au cours desquelles j’avais eu bien raison de flipper, ces dernières années.
    - Vous pensez que le signe sur le miroir était un avertissement ? a-t-il demandé.
    Nous étions assis dans sa cuisine. Il avait fait toute la menuiserie et l’ébénisterie de la maison, une véritable ode au bois apparent. Il était fin artisan, pour sûr, mais il manquait quelques tapis et un peu de couleur pour égayer l’endroit. Autant s’allonger dans un cercueil sans capiton. 
    - À mon avis, c’est plutôt que quelqu’un veut lui faire savoir qu’on a fouillé sa chambre.
    - Mais pourquoi ?
    - Pour le bousculer un peu. Soit celui qui en a après lui n’a pas trouvé ce qu’il cherchait et pensait qu’une petite frayeur le pousserait peut-être à en révéler plus, soit on le rappelle à ses obligations. Plutôt dramatique comme méthode, mais efficace. Raum n’avait pas l’air ravis quand nous nous sommes séparés, et ça n’était pas uniquement à cause de moi.
    - Vous ne l’avez pas suivi pour voir où il allait ?
    Décidément, les feuilletons et les films ont fait du moindre quidam un expert en médecine légale et en criminalistique. Si on appliquait le même principe aux séries télé médicales, la moitié de la population s’inviterait au bloc opératoire pour offrir ses précieux conseils et les gens pratiqueraient leur propre amputation tranquillement à la maison.
    - Cette méthode aurait peut-être été un petit peu trop évidente, ai-je répondu, même pour moi. Et a priori, Raum Buker n’a encore rien fait de mal à part mettre son nez dans votre vie sentimentale.
    Will a pris un air mélancolique, puis morose, comme si je venais de lui rappeler ce dont il était privé maintenant qu’il devait garder ses distances avec Dolors Strange.
    - Pensez-vous que Buker était sérieux quand il a dit qu’avec Dolors et sa sœur, c’était terminé ? a-t-il demandé.
    Ce n’était pas exactement ce que Raum avait laissé entendre mais de toute façon, vu l’olibrius, les nuances ne comptaient pas.
    - Si j’en crois mon expérience, ai-je expliqué, il était possiblement sincère à ce moment-là, parce qu’il avait peur et voulait se débarrasser de moi. Mais si les circonstances changent ou s’il s’attire des ennuis, il peut tout aussi bien revenir vers les filles – au moins vers Ambar si ce n’est pas les deux. Au risque de me tromper, Ambar me paraît plus vulnérable que Dolors, et il est aussi possible que ses sentiments pour Raum soient plus ambivalents.
    Will a examiné ses mains. Des mains de travailleur, grêlées et couvertes de cicatrices. Ça devait faire un sacré bout de temps qu’il n’avait pas fini une journée sans nouvelle coupure. Ça faisait aussi longtemps qu’il était seul, et il avait peut-être même renoncé à rencontrer quelqu’un avant que Dolors débarque dans sa vie. Maintenant qu’il pouvait entrevoir un avenir en couple, c’était le passé de la fille qui le menaçait.
    - Que feriez-vous, a-t-il fini par dire, si j’étais vous ?
    Drôle de façon de poser la question – on aurait plutôt dit « si vous étiez moi » – mais je comprenais ce qu’il voulait dire. Will me demandait ce que moi, en tant que détective privé, je ferais si je tombais amoureux d’une femme comme Dolors Strange et, du coup, me mettais en porte-à-faux avec un homme comme Raum Buker.
    - Je serais franc avec Dolors, ai-je répondu. Je lui ferais part de ce que je ressens, je lui dirais que je n’allais pas rester là à rien faire ni la laisser se débrouiller toute seule devant ce qui se profile à l’horizon – parce qu’à mon avis, Will, il va se passer quelque chose. C’est moi qui vous le dis. On verra à quel point c’est sérieux et à quel point Raum a déconné : peut-être que les sœurs Strange vont juste être un peu secouées par la tempête qui s’annonce. Mais peut-être aussi qu’elles vont être frappées de plein fouet. Dans tous les cas, à cause de leur passé commun, elles sont dans l’œil du cyclone. 
    - Et après, qu’est-ce que vous feriez ?
    - J’essaierais de découvrir ce que Raum a fait. J’irais chercher l’origine de ce tatouage.
    Il a réfléchi à tout ce que ça impliquait. C’était un homme pragmatique. 
    - Je peux en gérer une partie, mais pas tout. Est-ce que je peux vous engager pour le reste ?
    J’ai songé à son visage, ses cicatrices, à sa maison de vieux garçon. J’ai songé à son passé, son présent, et à toute une série d’avenirs possibles. Un seul serait exempt de souffrances.  
    - C’est déjà fait, ai-je répondu.

 

 

25


Le lendemain matin, je suis retourné au Braycott Arms. Bobby Wadlin était toujours assis derrière son rempart en plexiglas à regarder ses cowboys à la télévision. Depuis le temps que je venais ici, je ne l’avais jamais vu devant un film de qualité. À croire qu’il évitait délibérément tout long métrage faisant preuve d’un minimum de talent artistique pour jeter son dévolu sur des films de série B et de vieux feuilletons encore plus minables. Une fois, je l’avais même trouvé en train de regarder Dusty’s Trail, une sorte d’Île aux naufragés pour crétins. D’accord, Wadlin ne se fendait pas la poire non plus, mais qui sourit devant La Liste de Schindler ?
    - Buker n’est pas là, a-t-il grogné. Il n’est pas rentré hier soir.
    - Est-ce que quelqu’un d’autre a demandé à le voir ?
    - Non, seulement vous. Et je ne peux pas vous redonner la clé, je me ferais virer. 
    - Bobby, si vous vous faites virer, vous pouvez juste vous réembaucher. Encore que, si j’étais vous, ça fait belle lurette que je me serais fichu à la porte.
    Ses yeux restaient fixés sur l’écran sur lequel défilaient des acteurs morts depuis des décennies. 
    - M’insulter n’y changera rien. Je peux pas vous donner cette clé.
    - Son loyer est dû quand ?
    - Il paie à la semaine. Donc demain.
    J’ai passé ma carte de visite dans l’ouverture.
    - Passez-moi un coup de fil quand il reviendra. Ou s’il ne revient pas.
    - Que je vous appelle ? Ça risque pas.
    J’en avais assez de jouer, tout à coup.
    - Bobby.
    Il a enfin tourné les yeux vers moi. D’un geste lent qui évoquait une mygale déçue devant une proie trop maigre, il a traîné la carte jusqu’à lui. 
    - Personne ne vous aime, a-t-il dit. Même pas moi. Et pourtant, j’aime tout le monde.
    J’ai dû digérer mon chagrin en sortant. En deux pas, c’était réglé.
    Jo Niles, la contrôleuse judiciaire qui avait travaillé avec Raum Buker, se trouvait à son bureau quand je suis arrivé aux locaux du département pénitentiaire, sur l’avenue Park. La petite trentaine, elle atteignait peut-être un mètre cinquante en talons. Ses cheveux châtain foncé étaient coupés très court, le bout de ses oreilles était presque pointu, et elle portait des lunettes à large monture bleue. À part les binocles, elle avait l’air tout droit sortie d’une des peintures du Strange Brews, éventuellement celle avec l’elfe femelle nue aux côtés du dragon. (J’envisageais de l’acheter pour Angel et Louis, à condition que je puisse la leur apporter en personne et qu’ils la découvrent devant moi. Elle coûtait une fortune – et 10 dollars, ç’aurait déjà été trop – mais le bonheur, ça n’a pas de prix.)
    - Ainsi c’est vous, Charlie Parker, a-t-elle dit alors que je prenais place en face d’elle. Je vous imaginais plus grand.
    - On me le dit souvent. Ça et « je vous croyais mort ».
    - Il faut apprendre à vivre avec ceux qui prennent leurs désirs pour des réalités.
    Elle a ouvert un bloc-notes.
    - Chris Attwood m’a dit que vous vous intéressez à Raum Buker. On vous a engagé pour enquêter sur lui ?
    - Oui.
    - Qui ça ?
    - Le compagnon actuel de l’une de ses ex.
    - Est-ce que Buker a causé un quelconque préjudice à cette fille ?
    - Pas que je sache.
    - À quelqu’un d’autre ?
    - Je serais tenté de dire oui. Le contraire serait étonnant.
    - Mais vous n’avez pas de preuve qu’il a commis un crime ?
    - Aucune.
    - Alors quel est le problème ?
    - C’est justement ce que je cherche à savoir.

 

 

26

Niles a pincé les lèvres et m’a jeté un regard courroucé à travers ses lunettes. Si je me retrouvais un jour en liberté conditionnelle, hors de question que je l’aie à l’autre bout de la laisse. Quelques minutes à peine en sa présence et mon examen de conscience révélait déjà de douloureuses failles. 
    - Vous êtes obligé d’être aussi vague ? C’est votre réputation, d’ailleurs.
    - C’est une faiblesse morale, ai-je concédé. Il se pourrait même que ce soit génétique. Mais là, non. Je joue franc jeu. J’ignore totalement pourquoi Raum Buker est revenu à Portland. Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai l’impression qu’il a peur de quelqu’un ou de quelque chose. Si je parviens à établir la nature de la menace, je pourrai déterminer en quoi les intérêts de mon client sont concernés, s’ils le sont.
    Niles me suspectait peut-être encore de mentir, au moins en partie, mais elle ne posait ses questions que pour la forme. Attwood lui avait demandé de m’aider, et en plus d’être son supérieur, il était considéré comme un type bien. Ç’aurait été bête de sa part de ne pas rendre ce service. Elle ne s’est cependant pas privée de pousser un gros soupir en fronçant les sourcils, histoire que je comprenne quel effort ça représentait. 
    - Raum Buker a purgé la peine maximale dans le New Jersey, a-t-elle expliqué, alors la supervision postcarcérale ne s’applique pas. Ce n’est pas comme si je pouvais simplement me renseigner auprès de son contrôleur judiciaire.
    Les rides sur son front se sont creusées puis elle a repris : 
    - J’ai dû entrer en contact avec une de ses ex. Et franchement, c’est la dernière chose que j’avais envie de faire.
    J’ai sorti ma bouteille de Moët et je l’ai posée sur son bureau. Elle ne m’avait coûté que 55 dollars chez un caviste de Portsmouth, dans le New Hampshire, parce que je n’étais pas bête : comme la moitié de la population du Maine, j’achetais tout ce qui coûtait plus que du vin ordinaire chez nos voisins. Je gardais le champagne pour ces occasions spéciales où une petite motivation supplémentaire s’avérait nécessaire. Et ça a très bien marché, le front de Niles s’est aussitôt déridé.
    - Très élégant. Ça aussi, on le dit de vous, quoiqu’un peu à contrecœur.
    - Par contre, n’en parlez pas à Attwood. Ça me ferait bizarre de lui offrir du champagne, j’aurais peur de devoir sortir les roses avec.
    - Alors c’est notre petit secret. Loin de moi l’idée de jeter la confusion dans votre vie sexuelle.
    Elle a rangé la bouteille dans un tiroir avant de revenir à son bloc-notes :
    - Buker a partagé une cellule avec deux autres détenus pendant ses trois premières années, et puis il a été placé seul en isolement strict pour le reste de sa peine.
    - On sait pourquoi ?
    - Il est intervenu dans une bagarre et il a sauvé un gardien qui allait se faire fracasser le crâne. D’après mon contact, Buker tentait de protéger un autre détenu et il a épargné quelques coups au gardien au passage. Après ça, l’autre détenu et lui ont été placés en isolement par mesure de précaution.
    - Il s’est fait des ennemis à cette occasion ?
    - Je ne crois pas. Rien d’inhabituel en tout cas. De toute façon, en prison, la chasse au gardien est toujours ouverte.
    - Et le deuxième gars ?
    - Egon Towle, libéré un mois avant Raum Buker. Soixante-trois mois, comme le veut la loi sur le port d’arme. Il a été reconnu complice dans le cambriolage à main armée d’un magasin de numismatique à Paterson. Ils ont braqué, mais pas tiré. Peine minimum obligatoire de quarante-deux mois, augmentée de moitié en raison des antécédents, sans possibilité de libération conditionnelle.
    - Donc Towle a pris le maximum aussi ?
    - Exactement.
    - C’était l’un des compagnons de cellule de Raum Buker ?
    - Non. Par contre, c’est l’un de ses compagnons de cellule qui a attaqué Towle : Perry Gudex, du Kentucky. Homicide involontaire, dix ans. Un fanatique religieux. Limite dément, en plus. 
    - Vous avez une idée de ce qui a pu mettre le feu aux poudres ?
    - Eh bien, étrangement… la religion. Gudex était baptiste. Quant à Towle, il était tout le contraire d’un baptiste. Ou de quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. Il était viscéralement athée et se plaisait à faire sortir Gudex de ses gonds. Jusqu’à ce que celui-ci craque.
    - Et maintenant, où est ce Gudex ?
    - Toujours derrière les barreaux. Il en a encore pour cinq ans.
    - Et Towle ?
    - Je ne sais pas. Comme j’ai expliqué, il n’est pas suivi. Il peut aller où ça lui chante, mais mon contact me dit que sa mère vit à Ossipee, dans le New Hampshire. C’est son adresse que Towle a donnée quand il a été arrêté dans le New Jersey.
    - Et l’autre compagnon de cellule de Buker ?
    - Clu Angard. Mort d’overdose peu après sa sortie.
    J’ai ajouté ça à mes notes. J’aimais bien en prendre. Je revenais rarement dessus, mais ça m’aidait à fixer les détails dans ma mémoire.
    - Il y a autre chose, a poursuivi Niles. J’ai demandé une liste des visiteurs autorisés à voir Raum Buker, au cas où ce serait d’une quelconque utilité. 
    - Et alors ?
    - Il n’y avait qu’un seul nom sur la liste… Dolors Strange.