John Connolly 

LES SŒURS STRANGE

Une nouvelle avec Charlie Parker, uniquement sur le Web

Traduction: Nadia Gabriel

 

Aussi disponible en 

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LES SŒURS STRANGE

1

 

Le Great Lost Bear était bondé comme seuls le sont parfois les meilleurs bars, comme si les dieux de la boisson et de la convivialité avaient choisi de se montrer tout particulièrement cléments envers cette soirée. Il y avait assez de place pour bouger, s’asseoir, se parler sans craindre les oreilles indiscrètes et commander à boire au comptoir, et en même temps nous étions tous proches les uns des autres et l’ambiance était à la bonne humeur. Même Dave Evans – qui d’habitude essayait de déguerpir avant que la cohue du soir s’abatte sur ce bar dont il était propriétaire depuis tellement longtemps – s’était attardé, juste parce qu’on était quand même vraiment bien ici.

Au-delà des murs du Great Lost Bear, Portland changeait. Bien sûr, les villes sont en perpétuelle évolution, mais peut-être que le nouveau Portland ne me plaisait pas autant que l’ancien. Je n’étais pas assez bête pour nier la part de l’âge, le désir de s’accrocher autant que possible au meilleur du passé qui anime ceux qui savent ce qui a déjà été perdu. Au bout du compte, nous sommes tous des descendants de la femme de Lot, incapables de résister à la tentation de se retourner pour regarder ce qu’on a dû laisser derrière nous. Mais dans ce cas, ce n’était pas seulement que je vieillissais. Je voyais bien le désarroi des gens du coin au fur et à mesure que les hôtels se construisaient le long des quais et qu’ils découvraient dans les journaux l’ouverture de nouveaux restaurants bien au-dessus de leurs moyens. Des bateaux de croisière accostaient toujours, régurgitant des passagers blasés qui faisaient le plein de tee-shirts et bibelots nautiques et se payaient peut-être une bière ou deux dans un quelconque piège à touriste, mais ces gens-là n’étaient pas intéressés par un steak à 40 dollars. Et pourtant, ces établissements restaient ouverts. Mais ni moi ni quiconque dans mon entourage n’y allions. Je me disais parfois que c’était comme si la ville était mise en vente à notre insu morceau après morceau. Quand ce serait fini on serait, si on avait de la chance, autorisé à coller le nez à la vitre pour découvrir comment vivait l’autre moitié.

D’un autre côté, je me rappelais aussi l’époque où Portland était moins prospère et où les gens galéraient pour gagner leur croûte dans le dédale des débarcadères délabrés et les terrains vagues. Les pauvres peinaient depuis toujours, et ils continueraient à le faire. Mais à présent, il leur fallait deux boulots rien que pour garder la tête hors de l’eau et au moindre souci, ils coulaient à pic.

Ce soir-là, installé au Great Lost Bear, je fis part de mes observations à Dave Evans. Il avait déjà entendu tout ça cent fois, et de la bouche de gars bien plus futés que moi.

— Strange Maine… dit-il soudain en prenant une gorgée d’une bière brune tellement amère que Jésus sur la croix avait jadis dû en siroter quelques gouttes.

— Tu parles du magasin ?

— Oui, oui, le magasin. C’est lui le signal, le canari qui sent venir le coup de grisou. Quand il fermera, on pourra faire une croix sur la ville qu’on connaît et verrouiller la grille du cimetière.

La boutique Strange Maine se trouvait au 578 de la rue Congress. Elle vendait vieux vinyles, cassettes audio, CD, VHS et DVD, et des Stephen King d’occasion y côtoyaient de vieilles consoles et des jeux de société si obscurs que même leurs concepteurs avaient oublié leur existence. Elle n’avait beau être là que depuis 2003, on avait l’impression de se replonger dans une époque bien plus lointaine en passant les portes. Qu’elle soit encore ouverte était un vrai mystère, mais le fait est qu’elle était toujours là. J’essayais d’y acheter une bricole de temps en temps. Ma fille Sam, qui adorait déjà les vinyles et plus ou moins tout ce qui était plus vieux qu’elle, trouvait que c’était l’un des plus chouettes endroits sur terre – ou en tout cas à Portland. 

— Tu te rends compte qu’on parle comme des vieux ? 

— C’est toi qui as commencé, rétorqua Dave.

— En tout cas, il y a pas mal de choses dans cette ville qui me manquent déjà.

Ce fut le moment que choisit Raum Buker pour apparaître, et je me rendis compte qu’il y avait aussi des choses qui ne me manquaient pas du tout. 
 

2

Il est des hommes qui viennent au monde pourris, des hommes que le monde pourrit, et enfin des hommes dont le seul dessein semble être de pourrir leur propre vie et le monde autour d’eux. Raum Buker s’était apparemment débrouillé pour être les trois à la fois, une sorte d’anti-divinité toxique. Il venait du fin fond du comté d’Aroostook, le plus vaste et le moins peuplé du Maine, que ses habitants surnommaient « the county ». Son père, Sumner Buker, avait travaillé comme agent de nettoyage à la base militaire aérienne de Loring – où se trouvaient alors les bombardiers B-52 Stratofortress – jusqu’au jour où il avait perdu son emploi après avoir allumé une cigarette près d’un dépôt de carburant. Les réservoirs de Loring stockant près de 40 millions de litres de carburant aviation, et ce à deux pas de 5000 tonnes d’armement, une explosion aurait creusé un cratère visible depuis l’espace. 

Après son renvoi, Sumner Buker avait décidé que sa nature s’adaptait mal aux contraintes d’un emploi salarié et qu’il ferait mieux de consacrer son temps à la petite délinquance et la boisson, aux femmes autres que la sienne et à la consommation de tabac partout où ça lui chantait. Il avait alors mis ces choix en pratique avec un zèle tout admirable.

Si prendre de sages décisions n’avait pas été son fort durant sa vie sur terre, Sumner avait néanmoins trouvé une épouse parfaite pour lui : Vina Buker s’adonnait autant que lui à la boisson et à la cigarette, couchait avec des hommes autres que le sien et avait un jour été prise en flagrant délit alors qu’elle remplissait une camionnette de conserves et d’articles de toilette provenant des étagères de son employeur, le supermarché Hannaford, dans la petite ville de Caribou. Sumner et Vina occupaient à tour de rôle les cellules de la prison d’Aroostook County de Houlton, garantissant ainsi la présence au foyer d’un parent susceptible de négliger leur fils unique, Raum. Celui-ci avait fini par être placé en famille d’accueil, peu de temps avant que son père ne réalise ses vieilles ambitions en périssant dans un incendie déclenché par une cigarette imprudente, emmenant son épouse avec lui. 

On pourrait donc affirmer, avec ces quelques éléments à l’appui, que Raum n’avait pas bénéficié du meilleur départ qui soit dans la vie. Mais on pourrait en dire autant d’un tas de types qui, eux, n’incitent pas le monde entier à maudire la main assurée de la sage-femme qui les a mis au monde. Raum Buker avait assez vite pris le parti de devenir son propre ennemi juré, et parce qu’il n’y a aucune raison de souffrir tout seul, il avait décidé de s’en trouver plein d’autres. 
 

3

Raum Buker était un enfant chétif, mais doté de plus de matière grise que ses deux parents réunis – même si ça ne méritait pas non plus une entrée dans le Guinness des records. Il avait été placé dans une bonne famille d’accueil, une jolie maison à Millinocket, où il s’était appliqué à briser le cœur de ses parents adoptifs. Il n’avait pas modifié ses bonnes habitudes en changeant de foyer, encore et encore, chacun plus dur que le précédent, jusqu’au moment où il s’était retrouvé dans un centre pour jeunes délinquants. 

En atteignant l’âge d’homme, l’enfant chétif avait cédé la place à un adulte que l’on aurait presque pu qualifier, sous une lumière tamisée, de beau garçon. Il était par ailleurs doté d’une mauvaise foi caractérisée et d’une incontinence sexuelle certaine, alliées à un goût pour la violence à la fois viscéral et cruellement imaginatif. Celui-ci s’était par exemple manifesté lorsqu’il avait attaqué un menuisier qui lui devait de l’argent à coups de rabot, écorchant le derrière et les cuisses du malheureux. La dette s’élevait à moins de mille dollars. 

Peu à peu, telle la matière fécale qui descend dans les égouts, la gravité avait conduit Raum à Portland. Il y tenait compagnie à des hommes que tout le monde évitait et à des femmes trop bêtes, désespérées ou ravagées par la maltraitance pour faire preuve de plus de jugeote.

Une curieuse rumeur avait un jour commencé à circuler. Raum Buker, disait-on, s’était mis à la colle avec deux sœurs du nom de Strange. L’aînée, Dolors, vivait à South Portland, où elle gérait un café. (Ses parents n’étaient pas doués pour l’orthographe et avaient voulu l’appeler Dolorès. Dans un cas comme dans l’autre, elle était vouée à se retrouver avec un prénom chargé en souffrances. Ce qui n’est peut-être pas sans incidence sur le scénario de son existence.) La cadette, Ambar – pour Amber, le gène défectueux de l’orthographe ayant encore frappé –, habitait en dehors de la ville, à Westbrook, où elle exerçait la profession d’assistante dentaire. Toutes deux étaient célibataires et, de l’avis général, le resteraient, avec leur mine patibulaire et leurs lèvres pincées comme le porte-monnaie d’un pingre. Lorsque l’on avait appris que les sœurs Strange, comme on les appelait, couchaient avec Raum Buker, la nouvelle avait été reçue avec une certaine incrédulité mêlée de soulagement : trois personnes au lieu de six allaient finir malheureuses.

On racontait également, sans pour autant avoir de sources fiables, que les sœurs Strange ne se parlaient plus depuis des années. Raum avait commencé par coucher avec Dolors puis – peut-être par accident mais plus probablement en toute connaissance de cause – il avait aussi mis Ambar dans son lit. Il était passé de l’une à l’autre pendant des années, n’en fréquentant parfois qu’une mais jonglant le plus souvent avec les deux en même temps. Soit les sœurs ne se rendaient pas compte de l’existence de l’autre dans la vie de leur amant (ce qui était difficile à croire dans ces endroits où tout le monde se connaît) soit elles choisissaient de tolérer la singularité de leurs relations pour ne pas perdre leur part de ses attentions. Pour autant, ces aventures galantes complexes n’allaient pas sans conflit et la police avait plus d’une fois été appelée pour calmer des altercations conjugales à Westbrook, à South Portland et à l’appartement de Raum dans le quartier East End de Portland. 

Cela dit, un observateur averti fera sans doute remarquer que le couple parfait n’existe pas. 

Raum avait aussi passé pas mal de temps en prison. Il n’était certes pas bête mais, comme beaucoup d’hommes et de femmes de son intelligence, il se prenait pour plus futé qu’il ne l’était. Il avait fini par être condamné à quatre ans de réclusion à la prison d’État du Maine pour une agression aggravée par d’autres délits tels qu’intrusion par effraction, menaces et actes de terrorisme. À sa libération, Raum avait fait ses dix-huit mois de liberté conditionnelle puis avait quitté le Maine et disparu des radars. Son départ avait surtout touché ceux à qui il devait de l’argent, résignés cependant à accepter leurs pertes de bon cœur pour avoir la satisfaction de ne plus le voir, lui et la misère qu’il traînait derrière lui. 

Quant aux sœurs Strange, personne ne leur avait demandé ce qu’elles en pensaient. 

Mais voilà qu’apparemment, Raum était de retour à Portland. 


 

4

 

Raum Buker balaya le bar des yeux. Son regard glissa avant de revenir se fixer sur moi comme une mouche qui vient se coller sur une vitre. On avait des souvenirs en commun, Raum et moi. Vers la fin de sa dernière probation, il avait travaillé dans un marché aux poissons, où il avait retrouvé ses mauvaises habitudes et des fréquentations encore moins recommandables. Avec deux de ses potes, il avait décidé de mettre la pression sur des petits commerçants âgés de Portland et South Portland puis de se faire embaucher comme assistants ou comme vigiles, que la boutique ait besoin d’eux ou pas. Mais la question n’était pas là puisque Raum et ses gars n’auraient de toute façon jamais pointé. Ce n’était que la forme la plus basique du racket de protection, le type d’escroquerie qui remonte probablement à l’homme des cavernes.

L’erreur de Raum avait été de s’en prendre à Meda Michaud, propriétaire d’une petite épicerie-traiteur à deux pas de l’avenue Western, qui, chaque semaine, jouait au bingo avec Mme Fulci. Les frères Fulci, d’anciens taulards bâtis comme des armoires à glace, étaient peut-être le genre de gars avec trop de muscles et pas assez de calmants, mais ils avaient un cœur en or – en plaqué or, au moins. Et ils étaient entièrement dévoués à leur mère et donc, par extension, à toute personne qu’elle appréciait. Essayer de forcer la main de Meda Michaud n’était, aux yeux des Fulci, qu’un chouïa moins abominable que de harceler Mme Fulci elle-même. Aussi, ils avaient rapidement manifesté leur intention de détacher les membres de Raum Buker de son torse avant de les faire avaler à ses associés jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Mais Raum avait la réputation d’être un gros dur vraiment rancunier. Si les Fulci le butaient – ce qui restait dans les limites du possible – ils allaient se retrouver en prison, où cependant on ne doute pas que les bons citoyens du Maine leur auraient témoigné leur gratitude avec force muffins pour Noël et les anniversaires. D’un autre côté, si les Fulci lui laissaient la vie sauve, il y avait de fortes chances qu’il s’attaque à eux ou à leurs proches une fois ses os ressoudés. 

Du coup Louis, Angel et moi avions décidé de prêter main-forte aux Fulci en nous chargeant de parler à Raum, les frangins ayant tendance à utiliser leurs poings plutôt que leur langue. On avait donc retrouvé Raum et ses copains au Sly, un boui-boui jadis aux mains du magnat Daddy Helms (un homme qui avait une fois eu l’idée de me couvrir de fourmis rouges de la tête aux pieds pour me punir d’avoir saccagé un vitrail dans l’un de ses bars). Le gros Daddy Helms était mort depuis belle lurette et grillait en enfer mais le Sly, sombre, crasseux et grouillant de vermine tant animale qu’humaine, lui rendait encore un bel hommage. 

Quand nous avions invité Raum et ses singes à venir discuter dehors, leur réaction avait incité les Fulci à les attraper par les cheveux et les oreilles pour les aider à sortir. Raum avait préféré suivre de lui-même pour préserver sa dignité et sa symétrie faciale. Afin de maintenir une atmosphère amicale, il avait même eu le droit de s’allumer une cigarette, que Louis avait cependant fait voler avant la première bouffée. Il y a des limites, quand même. L’heure était aux explications. Au début, Raum n’avait pas semblé tellement disposé à écouter, mais lui caler un pistolet dans la bouche l’avait aidé à se concentrer. Le fonctionnement de l’ouïe m’étonnera toujours.

Raum aurait pu envisager de narguer les Fulci, comme il aurait pu caresser le projet de me narguer, moi. Mais il n’était pas assez bête pour s’en prendre à nous cinq, et surtout pas en présence de Louis. Portland n’était pas New York, et ici Louis sortait du lot pour pas mal de raisons : il était grand, noir, bien sapé, homo – même si personne ne se serait risqué à lui demander. Et il avait à son actif des choses que Raum Buker n’avait jamais touchées du doigt. Notamment, entre autres, un certain nombre de meurtres. Raum se trouvait soudain en présence d’un super prédateur, et ça lui fichait la chair de poule. Qu’il ne digère pas bien les ordres nous était bien égal. Et au cas où il aurait eu des états d’âme après notre départ, nous avions autorisé les Fulci à retâter des oreilles et de la tignasse de ses copains avant de les envoyer se rafraîchir dans le Kennebec. Cet épisode avait mis un terme à l’entreprise de racket de Raum, qui avait quitté le Maine peu après.

Et voilà qu’il était revenu. Sa présence faisait un peu désordre au Great Lost Bear.

— Il te faut des règles d’entrée plus strictes, dis-je à Dave.

— Je crois qu’il faudrait carrément murer la porte.

C’est alors que les frères Fulci, en pleine partie de Kapla dans leur coin, repérèrent Raum Buker
 

5

 

Certains hommes baraqués peuvent se déplacer à toute vitesse quand on les énerve, ce qui les rend doublement dangereux pour l’entourage immédiat. Ils possèdent une grâce innée, comme si le fantôme d’une ballerine avait élu domicile dans leur moelle. Les regarder combattre, c’est assister à un ballet brutal dans lequel tous les cygnes gisent inanimés lorsque le rideau tombe.

Ce n’était pas le cas des frères Fulci. Ils tenaient plus du vieux moteur de locomotive : il leur fallait du temps pour accumuler la vapeur mais une fois que c’était lancé, il valait mieux ne pas se trouver sur leur chemin. 

Le premier signe d’un désastre imminent fut le son mat des pièces du Kapla s’éparpillant sur le plancher du Great Lost Bear, suivi de la chute d’une table et d’un certain nombre de chaises. Avant même que Dave et moi ayons eu le temps de bondir sur nos pieds, Paulie Fulci était déjà tout près de Raum. Son frère, fulminant, était sur ses talons. Après coup, je me dis que nous avions eu de la chance qu’ils soient encore en pleine accélération lorsque nous les avions atteints, ce qui nous avait permis de les freiner avant qu’ils n’atteignent leur proie. Raum les avait vus venir et semblait sur le point de sauter par-dessus le bar pour s’échapper – ce qui ne l’aurait pas sauvé puisque les Fulci se seraient contentés de défoncer le comptoir. Je m’accrochai à Tony tandis que Dave saisissait Paulie à bras le corps et que les deux serveurs faisaient preuve d’un niveau de bravoure confinant à l’inconscience en se plaçant entre Raum et les deux frères. On aurait presque dit qu’ils s’inspiraient du type stoppant les chars de Tian’anmen. 

— Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? brailla Paulie.

La question ne semblait pas adressée à quiconque en particulier, même si elle aurait pu concerner le Créateur en personne, une dénonciation de l’erreur divine commise. Pourquoi Raum Buker n’avait-il pas été effacé des annales ?! Les Fulci croyaient fermement en Dieu, quoique celui-ci restât ostensiblement coi au sujet de leur fidélité envers Lui. Il avait bien raison.

— Ouais, contre-attaqua son frère Tony, dont la requête visait plutôt Raum (sa version contenait aussi « putain d’enculé »).

Raum, en bon connard qui se respecte, ne savait pas tenir sa langue. Ou peut-être qu’il jugeait le silence inutile maintenant que les Fulci, semblait-il, étaient plus ou moins maîtrisés. Il était déjà en train de beugler, ce qui me permit de constater qu’il s’était offert de nouvelles dents. Elles étaient grosses et blanches, et pas sans rappeler une pub pour des chewing-gum. S’il avait su à quel point ma maîtrise du corps de Paulie Fulci était fragile, il aurait été bien moins loquace. Pendant un court instant, l’idée de le lâcher me traversa l’esprit. Mais je ne voulais pas être responsable des dommages collatéraux. 

— Il ne vaut pas une nuit en cellule, dis-je aux Fulci.

— Oh que si, répondit Tony.

Et vous savez quoi ? En regardant Raum Buker, je me dis qu’il avait peut-être raison.
 

6

 

Il nous fallut un certain temps pour faire redescendre la pression. D’enragés, les frères Fulci passèrent à un état d’ébullition modérée qui permit à Raum d’aller se commander une bière et de s’installer dans un endroit sûr, tapi près des toilettes.

—Tu n’aurais pas dû le laisser entrer, se plaignit Paulie auprès de Dave alors que 

son frère l’aidait à remettre sa veste. 

Paulie était plus sensible que son frère et il préférait ne pas rester là où il pouvait encore cogner Raum, ce qui était sans doute pour le mieux. 

— Je ne lui ai pas non plus déroulé le tapis rouge, Paulie, rétorqua Dave. Je venais à peine de remarquer sa présence qu’il était déjà au bar.

— Justement, tu aurais dû le remarquer plus tôt, tu aurais dû prévoir.

— Je ne suis pas médium.

— Alors trouve-t’en un, renchérit Paulie, et fous-le à l’entrée.

Tony tapota le dos de son frère dans un geste d’apaisement. Il n’y avait qu’en sa compagnie qu’il pouvait ressembler à quelqu’un d’à peu près sain d’esprit et raisonnable. Il se mettait plus facilement en pétard que Paulie – ce qui relevait déjà de l’exploit – mais ces derniers temps, il parvenait à maintenir un certain calme au quotidien.

— Tu sais, c’est un lieu qui compte beaucoup pour nous, ici, continua Tony, c’est comme un deuxième chez nous.

Cette remarque fit grimacer Dave. Au plus profond de lui-même, il aurait ardemment désiré que les Fulci s’en trouvent un autre. Ils apportaient sans aucun doute une teinte bien particulière au Great Lost Bear, mais c’était un vilain rouge violacé. La couleur de son hypertension.

Nous restâmes là à regarder les frères Fulci partir. L’un des serveurs était en train de ramasser les pièces du Kapla et le verre cassé tandis qu’un autre tentait de sauver la table à laquelle ils s’étaient assis.

— Je vais peut-être toucher deux mots à Raum, annonçais-je.

— Et après, je lui demanderai de dégager, répondit Dave.

— Je vais le faire.

— Pas la peine. Je peux encore m’occuper de mon bar tout seul.

— Disons que je te rends un service, poursuivis-je, à toi et aux Fulci.

Dave acquiesça. On s’était toujours bien entendus. Lui et moi, c’était pour la vie.  

Je me dirigeai vers la table de Raum. Il avait enlevé sa veste, et je pouvais voir qu’il avait pris du muscle depuis son départ. Il avait aussi enrichi sa collection de tatouages de prison. Ils n’avaient guère d’intérêt, à part un pentacle particulièrement élaboré, un pentagramme dans un cercle marqué de symboles runiques, à l’intérieur de son bras gauche. La peau était encore rougie et irritée.

— Tu as une minute, Raum ?

Il était en train de boire une bière américaine, et pas une bonne. Celle-là, il aurait pu la commander dans n’importe quel bouge de la ville. Mais non, il avait fallu qu’il vienne jusqu’ici, jusqu’au Great Lost Bear, l’une des meilleures microbrasseries du coin, qui réservait ce genre de bière médiocre à ceux qui n’y connaissaient rien ou dont la curiosité s’était éteinte le jour de leur mariage. Raum ne fréquentait même pas le bar du temps où il vivait là. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il n’était venu que pour titiller les Fulci. 

— Bien sûr, répondit-il, prends-toi une chaise, dis-moi tout.

— Je vais rester debout.

— Bien. Je voulais juste être poli. 

Il bâilla, arborant sa dentition toute neuve. La dernière fois que je l’avais vu, sa bouche évoquait plutôt Dresde en 1945.

— Ça fait longtemps que tu es de retour dans le coin ? 

— Quelques jours.

— Tu as vu des trucs intéressants ces dernières années ? 

— Je me suis baladé.

— Baladé en prison ? 

— Possible. 

Et, presque machinalement, sa main droite vint effleurer le tatouage du pentacle. 


7

 

Le regard vorace de Raum Buker se posa sur une jeune femme qui sortait des toilettes. Elle ne parut pas exactement flattée par cette attention. Le contraire aurait été étonnant. D’un coup de pied sur la semelle de sa botte, je rappelai ma présence à Raum. Ça ne lui plut pas trop mais il se contenta de grimacer. 

— Tu comptes rester à Portland ? 

— Pourquoi, tu veux sortir avec moi ? Il faut que je te dise, tout le temps que j’étais en taule, je me suis jamais tapé un mec. Alors c’est pas avec toi que je vais commencer.

— Tu n’as pas répondu à ma question.

— C’est parce que je n’ai pas encore décidé.

— Alors je vais t’aider, insistai-je. Ça fait deux fois que je te sors des grosses pattes des Fulci. Il n’y aura pas de troisième. 

— Un vrai héros. Alors comme ça, ces deux abrutis font toujours ton sale boulot ?

— Non, tu es leur sale boulot. Moi, je m’occupe du mien.

— Et les deux pédales de New York, tu leur as lâché les basques ?

— Je ne te reconnais pas, Raum, déplorai-je. Je ne me souviens pas de t’avoir vu si courageux le jour où tu as voulu déplumer des vieilles dames et Louis a dû te faire une gorge profonde avec son flingue.

— J’ai pas oublié, rétorqua Raum, je conserve l’information par-devers moi.

— Alors je vais m’assurer que Louis en ait connaissance, si tu veux bien. Tu sais, tu as bien bavé sur son flingue, un beau flingue tout neuf. La prochaine fois, il en prendra un vieux s’il a besoin de vérifier la qualité de ton râtelier. En attendant, ne remets pas les pieds ici. Ce n’est pas un endroit pour toi. 

Raum posa sa bouteille, encore à moitié pleine. Puis il se leva pour s’étirer, comme un boxeur sur le ring qui guette le son de la cloche.

— J’allais partir, de toute façon. Comme tu dis, c’est pas un endroit pour moi ici. Mais peut-être qu’on va à nouveau se croiser tous les deux, et cette fois ce sera dans un endroit pour moi, un coin bien sombre, sans tes petits amis pour garder un œil sur toi.

— Juste toi et moi, Raum ? Carrément, j’ai hâte de voir ça.

Raum sourit et quelque part, un chiot hurla à la mort.

— Oh non, j’ai beaucoup appris ces dernières années. Quand on se reverra, tu seras tout seul et moi, je serai avec mes amis.

— Les amis imaginaires ne sont pas d’une grande aide dans une bagarre.

— On verra le moment venu. 

J’en avais fini avec lui. Le jour où il était sorti du ventre de sa mère, il avait cessé de présenter un quelconque intérêt.  

— Prends soin de toi, Raum, lançai-je, ce serait vraiment bête qu’il ne t’arrive rien… 

Je regagnais Scarborough sous une pluie battante. Sur la Route 1, un camion s’était mis en travers de la voie et tout était bouché, alors j’allumai la radio pour écouter de la dark wave sur Sirius en regardant la chorégraphie des gyrophares. Ils passèrent les Smiths, mais les Smiths ce n’était plus la même chose depuis que Morrissey était devenu comme ces gens qu’il méprisait tant avant. J’éteignis le poste et fis le reste du chemin en silence.

Plus tard, avec les ombres pour seules compagnes, je repensai à la rapidité avec laquelle Raum Buker avait réussi à me taper sur les nerfs. Il n’était qu’un nuisible, un accident de l’évolution, rien de plus. Des comme lui, il y en avait plein les prisons – sans compter les cimetières, la nature trouvant toujours le moyen d’éliminer les anomalies du troupeau.

Pourtant, je savais par expérience qu’il ne fallait pas que je repousse ce sentiment de malaise. Chaque fois que je l’avais fait, je l’avais payé cher. En lui prêtant l’oreille, j’avais une chance de pouvoir voir venir. 

Alors je traçai mon propre cercle autour de Raum Buker, je l’isolai de son pentagramme, et j’écoutai le chant des ennuis qui débarquent